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Mal-être après l'IVG

 

"Le syndrome post-abortif"
"Féminin Psycho", 2004

"Les anniversaires sont douloureux"
Interview d'AM. Jugla, "Féminin Psycho", 2004

"Le syndrôme post-avortement"
Article paru dans la presse santé, 2000

"LES RETENTISSEMENTS IMPERCEPTIBLES DE L'AVORTEMENT"
Françoise Dolto, "Sexualité Féminine", Le Livre de Poche

Sur les frères et soeurs

Sur les hommes

"Le syndrome post abortif"

"Féminin Psycho", octobre 2004

L’IVG est une décision qui par nature n’est pas anodine. Bien qu’elle ne soit pas forcément synonyme d’acte chirurgical, grâce aux pilules abortives, l’IVG peut laisser des séquelles psychologiques. Avorter, c’est mettre un terme à une maternité possible. (...)

« " C’était un lundi matin : 8h30. J’étais assise dans le métro. Je lisais. J’étais vraiment absorbée par la lecture de mon roman, rien ne semblait pouvoir troubler ma quiétude intérieure. (…) Station Saint-Michel, monte une future maman qui était probablement à son 6ème mois. Je lève les yeux machinalement, les baisse automatiquement… les relève aussitôt, comme hypnotisée et en même temps complètement bouleversée. Je n’arrive plus à croiser une femme enceinte sans ressentir d’abord un profond trouble, puis une grande tristesse et je finis en pleurs. C’est toujours le même scénario."
Pour Christine, 26 ans, qui a subi une IVG imposée par ses parents, il y a six ans, ces rencontres sont des confrontations soudaines avec son passé. Même si toutes les interruptions de grossesse ne se font pas dans ces conditions, beaucoup de femmes restent tout au long de leur vie soumises à des flash-back douloureux liés à un syndrome post-abortif non dépassé.

Une attitude variable
L’intensité des réactions de la femme face à l’avortement est fonction d’un grand nombre de variables : les circonstances dans lesquelles l’avortement a été envisagé, l’âge et la maturité de la femme, son contexte socio-culturel, son arrière-plan religieux ou philosophique. Les statistiques sont, à cet égard, très difficiles à établir pour plusieurs raisons : beaucoup de médecins ne s’intéressent pas à ces questions ou les occultent ; bien des femmes cachent ce qu’elles ressentent, et parfois les réactions de regret ou de culpabilité n’apparaissent que plusieurs années après l’avortement.

Un soulagement "sur le coup"
Au moment des faits, la femme est envahie par un sentiment de soulagement. Elle est libérée de cette pression. Elle a mis fin au dilemme qui l’assaillait : entrer à reculons dans une grossesse non désirée, ou avorter. Elle reprend le contrôle de sa vie et veut croire que rien ne changera. Et pourtant, un doute profond, une remise en cause d’ordre psychologique, commence. Ce qui lui semblait être un acte de libération de la conscience peut devenir un fardeau. Viennent parfois alors les remords, le silence, prémices du syndrome post-abortif.

Une trace silencieuse
Rares sont les femmes à qui le geste n’a pas coûté, celles qui avouent ne rien subir, ne rien regretter. Comme l’affirme Anne Jugla, psychothérapeute, le syndrome post-abortif touche toutes les femmes. "Il me semble que toutes les femmes qui ont avorté le ressentent plus ou moins fortement. Le fait est que certaines l’expriment et d’autres pas. Socialement, cela ne s’exprime pas facilement puisque c’est une décision qui a été prise librement. Beaucoup de femmes me disent : "je n’ai jamais pu en parler, j’avais peur du regard des autres, de m’entendre dire que c’était mieux pour moi ou que c’était moi qui l’avais choisi"… S’ensuit un repli sur soi et un silence".

Un syndrome plus ou moins conscient
Le syndrome post-abortif peut se manifester plus ou moins longtemps après l’avortement. Parfois dès le lendemain, mais aussi cinq ans voire plus de dix ans plus tard. Il peut être déclenché par un événement marquant comme un deuil ou une nouvelle grossesse. C’est un sentiment de perte ou de vide qui s’installe, mais qui peut être extériorisé sous différentes formes. En effet, puisque ces sentiments sont le plus souvent refoulés et réprimés, ils réapparaissent sous d’autres formes, comme la culpabilité et le manque d’estime de soi. Ils peuvent également se manifester par des troubles de l’appétit, de l’anxiété, des insomnies ou des cauchemars. L’IVG engendre, au niveau de la psyché, une sorte de détachement qui commence à un niveau inconscient. Agissant telle une barrière protectrice à la souffrance, créant une distance avec l’autre et diminuant parfois l’aptitude à aimer.


Une anesthésie psychologique
L’avortement entraîne une sorte d'anesthésie psychologique qui se développe naturellement pour protéger la femme de la douleur et des troubles qui suivent l’intervention. C’est ce qui constitue le noyau central du "syndrome post-abortif". L’expression est utilisée pour la première fois par le Dr Vincent Rue, directeur de l’Institute of Post Abortion Recovery, à Portsmouth. "Elle vise à décrire l’incapacité de la femme à exprimer la colère, la rage et la culpabilité qui entourent son expérience d’avortement d’une part, à faire le deuil de son bébé d’autre part, et enfin son incapacité à retrouver la paix", explique le docteur Philippe de Cathelineau, auteur de l’ouvrage "Les lendemains difficiles de l’avortement." Ces femmes ont peur de paraître "déviantes" ou que leur malaise soit un signe d’inadaptation à une procédure pourtant généralisée. Le syndrome anniversaire est sans doute le plus répandu chez les femmes ayant une expérience d’IVG.

Une suite de réactions
La date anniversaire à laquelle aurait du naître l’enfant -ou l’anniversaire de l’IVG- est comme un coup de massue, une prise de conscience subite que chacun célèbre dans la tristesse de son cœur. Parmi les complications liées à l’avortement, les médecins évoquent ce qu’ils appellent le "recours itératif". Il s’agit de la possibilité pour qu’une femme ayant subi un premier avortement renouvelle l’acte une ou plusieurs fois. Inconsciemment, celle qui avorte une seconde fois chercherait à "exorciser" son premier avortement, à le relativiser. Elle réitèrerait, un peu comme l’alcoolique qui, inconsciemment, boit pour oublier qu’il boit !
Heureusement, il est aujourd’hui possible grâce à une thérapie ou bien une discussion ouverte avec des proches de dépasser le syndrome post-abortif. Pour Anne Jugla, "l’important c’est d’entendre cette souffrance même si la décision a été prise librement et d’aider à faire le deuil de cet enfant qui n’est pas né, en reconnaissant son existence symbolique et physique".

 

 

"Les anniversaires sont douloureux"

Interview d'Anne-Marie Jugla : psychothérapeute et psychogénéalogiste,
"Féminin Psycho", octobre 2004

« - Qu’est ce que le syndrome post-abortif ?
Les femmes ressentent une perte. Comme toute perte, celle-ci est suivie d’un travail de deuil. Certaines réactions physiques et psychologiques sont très proches de celles qui sont vécues après un deuil. Le syndrome anniversaire qui y est attaché survient à une date anniversaire. Celle de la conception, de l’IVG ou de la naissance qui aurait pu survenir. A ce moment-là, les sentiments peuvent être très violents : colère, violence, mal être ; il peut même en découler une rupture sentimentale ou professionnelle. Les relations affectives peuvent être fragilisées.

- Mais certaines femmes le vivent bien, non ?
Certaines personnes résistent, elles ont un système de défense tel qu’elles vivent sans ressentir en apparence les traces de leur avortement. D’après mon expérience de thérapeute, il y a toujours quelque chose derrière, un non-dit, un pseudo secret, un enfermement. On met de l’énergie à maintenir le secret. La liberté intérieure est limitée, affectée. Si je devais donner une image, je dirais "porter un secret me ligote".

- Quels sont les sentiments qui accompagnent ce syndrome ?
Il y a de la culpabilité. Elle est cachée, refoulée mais présente. Quand on travaille en thérapie, ce sentiment émerge et il est exprimé. Il y a de la colère contre soi-même et contre les autres. Même si les personnes ont pris du temps pour prendre la décision, elles s’en veulent et en veulent à l’entourage qui ne les a pas soutenues. Il y a une grande colère vis à vis des soignants et du corps médical. La colère s’exprime contre le conjoint lorsqu’il a encouragé l’IVG, abandonné ou manipulé.
»

 

 

"Le syndrome post-avortement"

Extrait d'un article paru dans la presse féminine, 2000

« Même si la souffrance liée à l’acte lui-même est souvent refoulée, certains signes ne trompent pas : culpabilité, larmes faciles, relations perturbées…C’est ce que l’on appelle le “syndrome post-avortement. ”

Dépression, idées suicidaires, agressivité, insomnies, cauchemars, sexualité perturbée…Les suites directes d’un avortement ne sont pas à prendre à la légère. L’acte est souvent enfoui, jusqu’à ce qu’il ressurgisse sous une forme inattendue. Et surtout inexpliquée. Encore mal connu en Europe, le syndrome post-abortif ou SPA constitue de plus en plus une réalité outre-Atlantique, où certains psychiatres traitent l’ensemble de ces symptômes comme une pathologie spécifique à part entière. (…)

“ Tout a commencé un an jour pour jour après mon avortement ”, raconte Sandrine, 27 ans. “Je pleurais pour un rien, je n’avais plus aucune confiance en moi, et pourtant j’avais un nouvel ami avec qui je m’entendais bien…Ce n’est que bien après, lors d’une psychothérapie, que je me suis rendue compte que tout était lié.”

Chaque histoire est unique

“Les réactions sont très variables”, remarque le docteur M.G, psychiatre-psychanalyste. “Certaines femmes le font sans état d’âme. Sur le moment, elles ont surtout envie de se débarrasser d’un problème. Ce n’est qu’après que cela commence à les travailler. Car le problème n’est pas “liquidé” pour autant.”

“Si l’IVG s’accompagne d’un échec du couple, souligne Colette Gallard, présidente nationale du Planning Familial, elle sera moins bien vécue. De même si elle est réalisée à contrecœur, par exemple pour des raisons économiques. Ou encore si la femme n’a pas été bien informée avant.” (…)

L’IVG vécue comme un abandon

“Il n’est pas de femmes ayant avorté, souligne le docteur Michel Cohen Boulakia, gynécologue, quels que soient leur culture, leur religion, leur niveau d’éducation…qui ne souffrent de frustration et d’un sentiment de faute. Les conséquences qu’une IVG entraîne sont presque inscrites dans l’acte lui-même.”

La blessure se réveille quand on ne s’y attend pas

Constitué d’un ensemble de symptômes, variables d’une personne à l’autre, le syndrome post-abortif apparaît à plus ou moins long terme, de façon sournoise, alors même que la femme a l’impression d’avoir tout oublié.

“Quatre ans après mon IVG, témoigne Isabelle, 36 ans, il m’arrive d’avoir encore des cauchemars horribles : tantôt je me vois en train de donner des pilules à un embryon, tantôt je vois un enfant dont le cœur saigne, et je me réveille en larmes. Je n’arrive pas à m’en sortir.”

“Toutes souffrent objectivement”, affirme le docteur Philippe Mango, un psychiatre américain installé à Manhattan, qui s’est spécialisé dans la prise en charge du SPA.

“Mais subjectivement, elles vont réagir différemment car elles ne sont pas toutes conscientes du lien qui existe entre leurs troubles et l’avortement. Immédiatement, elles sont généralement soulagées d’avoir trouvé une solution à la crise qu’elles viennent de traverser.

Peu à peu, le soulagement fait place aux troubles. Ce sont des troubles insidieux : perte de l’estime de soi, culpabilité, perte de l’appétit, anxiété, insomnies, cauchemars sur le bébé qui les hait ou les appelle au secours, parfois dépression, une moindre capacité à aimer, à se soucier des autres, une sorte de détachement qui commence à un niveau inconscient. Cela provoque une distanciation de la personne par rapport à sa nature humaine. C’est une expérience très aliénante.”

Un douloureux anniversaire

Tous ces symptômes s’amplifient chaque fois que la femme rencontre un événement qui lui évoque son avortement : femme enceinte, hôpital et maternité, nouvelle grossesse, enfant qui est né à l’époque à laquelle serait né le sien, un bruit d’aspirateur, et surtout le jour anniversaire de l’avortement ou de la date où il aurait dû naître, qui constitue, dans 15 à 20 % des cas, le fameux “syndrome-anniversaire ”.

“Tous les ans, à la date où il aurait dû naître, raconte Brigitte, 38 ans, je me dis : “Il aurait tel âge”. Et je m’imagine le serrant dans mes bras. Je me sens mère et non-mère.”

Ce syndrome-anniversaire s’exprime aussi parfois physiquement. C’est ainsi qu’à la période où leur enfant aurait dû naître, certaines éprouvent d’intenses douleurs aux ovaires et un gonflement de la poitrine. Il arrive que la femme mette plusieurs années avant de pouvoir en parler. Cela devient alors le début d’une vraie libération. Peur des réactions de l’entourage, désir de tourner la page, angoisse d’être mal comprise ou prise pour une folle, difficultés à exprimer la source d’un mal-être…

A moins de rencontrer une écoute parfaitement attentive et compréhensive auprès d’un psychothérapeute, de son gynécologue, d’un(e) ami(e), le silence est souvent le seul écho d’une détresse vécue dans l’ombre.

Si l’on écarte les complications physiologiques (perforation utérine, infection pelvienne, déchirures du col…) liées à l’âge de la grossesse, à la méthode utilisée, voire à l’incompétence du médecin, les symptômes du syndrome post-abortif sont d’ordre psychogène et psychosomatique.

Au chapitre des séquelles psychogènes : un désinvestissement chronique de la femme face à ses propres capacités antérieures ( affectives, intellectuelles, physiques…), l’exacerbation d’une hypersensibilité nerveuse préexistante, l’accentuation d’une psychopathologie antérieure, une angoisse de culpabilité, tel le désir incontrôlé d’avoir un enfant, voire de s’en approprier un…

“Depuis mon IVG, raconte Sarah, 25 ans, j’ai totalement abandonné toute ambition professionnelle, alors qu’avant j’avais plutôt les dents longues. Et je rêve d’avoir une famille nombreuse. Comme si cet événement m’avait fait prendre conscience que ma vraie vocation était d’être mère.”

“On ne peut parler de “syndrome post-avortement” à mon sens, souligne le docteur M.G, mais plutôt d’effets physiques et psychiques de l’avortement.

Une dépression et des kilos en trop

“Certaines femmes se mettent à grossir comme si elles prenaient les kilos de leur grossesse. Elles n’ont pas fait le deuil de l’enfant imaginaire qu’elles n’auront pas. Elles peuvent avoir des troubles digestifs, du mal à digérer. D’autres dépriment, ne se sentent pas bien, parfois pendant plusieurs mois, sans bien savoir pourquoi. ” Surtout d’ordre gynécologique, les séquelles psychosomatiques englobent le vaginisme ( contraction réflexe des muscles du vagin), la frigidité et la dyspareunie superficielle permanente ( rapports difficiles et douloureux…).

“Pendant un an, aucun homme n’a pu me toucher”, avoue Murielle, 24 ans. “ Juste après mon IVG, raconte Isabelle, j’ai eu une relation très platonique avec un homme plus jeune que moi que j’ai beaucoup materné. En m’apportant sa fraîcheur sans le savoir, il m’a sortie de la boue où je me trouvais.”

“J’avais comme un dégoût de moi-même et de mon corps”, rapporte Annie, 33 ans.

Plus difficile à apprécier, un malaise existentiel latent avec besoin d’être écoutée, le sentiment d’une frustration d’identité, voire de dissociation de la personnalité, et l’émergence d’idées suicidaires, non expliquées, apparaissent. Comme si le fait de ne pas avoir donné la vie renvoyait à sa propre existence.

Un dégoût de soi et de son corps

“Les femmes réagissent selon leur tempérament”, résume le docteur Cohen Boulakia. “Quelques-unes unes, avec un moi puissant, vont volontiers chercher un bouc émissaire en dehors de leur ego.

Elles essaieront de punir les autres. Elles auront des problèmes avec leur gynécologue, avec la clinique sur un plan administratif, avec telle infirmière qui n’aura pas eu assez de gestes de tendresse, etc.

"L’autre type de femme, peut-être plus fragile, aura tendance à s’automutiler psychologiquement, comme pour se faire payer cet acte. C’est ainsi que, sur un plan sexuel par exemple, elle souffrira d’un léger vaginisme, ou se refusera l’orgasme, comme pour s’autoflageller.”

Des problèmes de couple sous-jacents

“L’IVG est souvent révélatrice de problèmes avec le partenaire qu’aucun ne voulait voir" souligne Colette Gallard.

Très souvent, pourtant, l’IVG révèle un échec relationnel. “Elle sert aussi à hâter l’épreuve de vérité, ajoute le docteur Cohen Boulakia. Que pense l’autre de moi ? Tient-il à moi ? Dès lors qu’il y a des responsabilités à prendre, l’un et l’autre se révèlent.”

Un bémol cependant : “Auparavant, l’IVG était une circonstance où l’on se quittait. Il semble que depuis deux ou trois ans, on se quitte moins. Peur du sida, de l’hépatite ? On bivouaque aux confins de l’IVG.”

Si ruptures il y a après avortement, elles interviennent en général dans les trois mois qui suivent l’événement. Très souvent, c’est l’homme qui réclame l’avortement. Sous sa pression, sans appui extérieur et parfois malgré sa réelle volonté, la femme cède, espérant ainsi garder l’homme à défaut de l’enfant. Il s’ensuit alors un ressentiment et de l’amertume qui accroissent les problèmes (financiers, de sexualité, belle-famille…) existants et aboutissent à une rupture.

“Durant les trois semaines qui ont suivi, mon ami m’a beaucoup soutenue ” se souvient Sophie, 26 ans.“ Il venait me voir souvent. Et puis, un jour, alors que physiquement je me rapprochais de lui, que j’avais besoin de tendresse, il m’a repoussée. Tout s’est écroulé. Il n’avait rien compris. Nous nous sommes séparés peu après.”

Existe-t-il des remèdes en cas de suites douloureuses d’un avortement ? Peut-on s’en sortir ? Ou est-ce une blessure qui reste à vie ? Tout dépend de la faculté qu’a la femme d’exprimer sa souffrance, et surtout de ne pas la nier. La famille, l’amie, qui elle aussi a vécu l’IVG, un psy, une association peuvent constituer des interlocuteurs accueillants. Un secret partagé est toujours plus facile à porter.

Exprimer sa souffrance

“Une IVG, ce n’est pas rien, souligne le docteur M.G. C’est une forme d’échec. Un acte avec un “avant” où l’on n’y pensait pas et un “après” que l’on est bien obligé de gérer. On ne peut pas le banaliser.

Il faudrait que les femmes qui l’ont vécu aient la possibilité d’en parler. Beaucoup ont honte de penser que cette souffrance est encore là, honte de leur faiblesse et de ne pas être assez forte pour réagir, d’être déprimée et incapable de liquider le problème. Que leur souffrance ne soit pas reconnue accentue leur malaise.”

“Il est important, conseille Colette Gallard, que la femme se rende compte qu’il faut qu’elle fasse un deuil. Il ne faut pas essayer de se voiler la face. Ou de nier. Quelque chose a existé qui n’existera pas."

Une aide appropriée

Des médecins, psychanalystes, sages femmes, conseillers… commencent à se former pour une psychothérapie particulière. Marie Peeters, pédiatre, souligne : “Il s’agit de prendre en charge la personne dans sa globalité, car un avortement vient très souvent sur des blessures déjà existantes.”

La psychothérapie consiste à lui faire prendre conscience de sa souffrance, de sa culpabilité, et de ses blessures d’enfance. Vient ensuite la phase du deuil de l’enfant, mais aussi du deuil de la mère de cet enfant qu’elle ne sera jamais, même si elle a d’autres enfants par la suite. Cette période très difficile est suivie d’une phase de sérénité (…).

La femme est prête à se réconcilier avec elle-même, la vie, son entourage, et à mener à terme une nouvelle grossesse. A attendre non pas un “ enfant-pansement ” qui n’aurait pour rôle que de se substituer à “ l’autre ”, mais un enfant accueilli pour lui-même.

Au Masculin

“Il semble que l’homme soit moins sujet à tribulation que la femme, explique le docteur Cohen Boulakia. Si c’est la femme qui refuse de garder l’enfant, sa virilité en “prend un coup”. Si c’est lui qui refuse, il se sent libre. Mais libre pour quoi ? ”.

Beaucoup, surtout lorsqu’il y a rupture, paraissent aisément oublier un acte qu’ils n’ ont vécu que par personne interposée.

Pourtant, certains se souviennent.

Ainsi Patrick, 53 ans, père de 3 filles, confie : “Aujourd’hui, mon fils aurait 20 ans.”

D’autres avouent, au début d’une nouvelle relation, qu’une femme a subi une IVG à cause d’eux. Une façon de prévenir qu’il vaut mieux ne pas prendre de risque et/ou de faire table rase du passé. Comment réagit un couple lors d’un avortement ? Les sentiments demeurent-ils ? Tout dépend des circonstances dans lesquelles a eu lieu l’IVG, des pressions exercées, de l’amour entre les deux personnes, de la façon dont cela s’est passé… »


"LES RETENTISSEMENTS IMPERCEPTIBLES DE L'AVORTEMENT"

Françoise Dolto, "Sexualité Féminine, Libido érotisme frigidité", Le Livre de Poche, pp.349-357.

« Je voudrais exposer un cas qui montrera combien un avortement est quelque chose d’important. […]


Sur les frères et soeurs
Un jour, arrivent à l’hôpital un père et une mère avec un enfant de 7 ans, présentant des réactions graves de caractère paranoïaque, totalement opposant et braqué depuis environ 18 mois, cet état caractériel compliqué d’une régression scolaire presque totale, qui lui avait fait perdre les acquisitions tout à fait normales des classes préparatoires. Il s’agit d’un enfant émotif, révolté. Il est expulsé de l’école à la fin du trimestre. […]
Le médecin généraliste ne lui trouve aucun organe atteint et du point de vue physique, il est en effet bien portant […]. Le père est un cadre moyen et la mère est maîtresse d’école. […] Nous établissons entre nous le contrat d’une visite bimensuelle, au cours de laquelle nous essaierons de voir ensemble pourquoi il est malheureux; pour cela, il pourra s’exprimer en paroles, en dessins, en modelages, ou bien seulement venir et voir ce qu’il pourra me dire et que j’écouterai. […]

Des dessins symbolisant la mère et la mort
L’enfant est revenu régulièrement, tous les quinze jours. Dès le deuxième entretien, il me dit qu’il est constamment réveillé la nuit, parce qu’il a des cauchemars épouvantables dont ne il se souvient pas, mais qui lui donnent une peur affreuse de s’endormir et c’est de cela qu’il voudrait guérir. A part cela, il me dit qu’il ne veut plus aller à l’école, qu’il ne veut pas travailler, qu’il ne veut pas faire plaisir, jamais plus, à papa et maman, qu’il n’aime personne, que personne ne l’aime et que tous les camarades sont des imbéciles, et les maîtresses encore plus. Il s’agissait d’un garçon intelligent, scolairement et socialement adapté jusqu’à il y a environ 18 mois, et qui brusquement était devenu opposant, en deux ou trois semaines. […] Il me fit des dessins de quinzaine en quinzaine. J’ai été très étonnée de voir des dessins noirs, toujours représentants du point de vue symbolique, après, une agressivité de violence, une dépression latente manifeste, puis, se firent jour le symbolisme de la mère et de la mort en particulier […].
Après ces deux ou trois séances où le thème de la mort en rapport avec la mère et les petits enfants me semblait particulièrement signifié, je demandai à l’enfant […] s’il n’y avait pas eu des bébés morts autour de lui. Il me regarda, comme il le faisait toujours, avec des grands yeux ouverts sans expression […]. Devant son air particulièrement ahuri, je lui dis “ Est-ce que tu permets que je demande à ta mère de venir, pour que nous sachions s’il y a eu quelque chose comme ça autour de vous ? ”, l’enfant acquiesce et la mère revient à la salle de consultations. Je lui demande alors, devant l’enfant : “ Est-ce qu’il n’y a pas eu un bébé mort autour de vous ? – Non, non, je ne vois pas – Non ? eh bien, il me semblait que cet enfant était inquiet de la mort. ”
La quinzaine suivante, la mère revient, entre avec son fils et dit devant Georges : “ Vous savez, j’ai repensé à votre question de l’autre jour, est-ce que ça ne serait pas ma fausse couche ? J’ai fait une fausse couche il y a environ 18 mois, mais je n’y pensais plus l’autre jour; mais enfin, Georges n’était pas au courant. ” Le petit me regarde avec des yeux ahuris […]

“ elle l’a tué. Il voulait vivre. Elle l’a tué. ”
L’enfant avait plus de 7 ans […] [et] n’était au courant de rien du tout. Pendant que je lui expliquais cette fausse couche et l’histoire d’un bébé qui meurt ainsi avant d’être capable de respirer et de naître, l’enfant brusquement, avec une voix caverneuse, tout à fait différente de sa voix habituelle, et comme à son insu, prononce avec violence ces mots : “ Non, elle l’a tué. Il voulait vivre. Elle l’a tué. ” J’explique de nouveau à l’enfant l’impuissance des médecins devant ces phénomènes de la vie et de la mort. L’enfant, muet, l’œil sombre, ne veut pas rester plus longtemps, la mère et le fils s’en vont. La surveillante qui les voit partir me dit : “ Mais comme Mme Untel était bouleversée, elle était dans un état ! Je ne l’ai jamais vue avec cette expression ! “ Je dis : “ Oui, il s’est passé quelque chose, moi-même je l’ai ressenti, elle va sûrement revenir. ” En effet, une heure après, la mère téléphone : “ Est-ce que je peux revenir voir Mme Dolto, mais je voudrais la voir sans Georges. ” […]


“ ce n’est possible, Georges ne l’a jamais su ”
Quand elle arrive, elle me dit : “ Vous ne pouvez pas savoir ce que ça m’a bouleversée d’entendre Georges dire : “ C’est pas vrai, tu l’as tué, il voulait vivre, tu l’as tué. ” Comment est ce qu’il pouvait savoir ça ? ”. Et moi, je lui dis : “ Pourquoi ? ce n’était pas une fausse couche spontanée ? ”. Elle me dit : “ Non, c’est moi qui l’ai avorté, je me suis fait avorter, je ne m’en souvenais même plus, je m’étais trouvée enceinte et […] à ma surprise, mon mari m’avait répondu : “ Eh bien, ça sera très bien, nous pouvons très bien avoir trois enfants. ” Et moi je lui avais répondu : “ Mais tu n’y penses pas […] j’ai réfléchi, je me suis dit : “ ce n’est pas possible ”, et sans rien dire à mon mari, j’ai pris un congé […] et à 4 heures de l’après-midi, tout était fini, je suis rentrée à la maison et, comme vous voyez, je l’avais complètement oublié; la preuve c’est que quand vous m’avez demandé s’il n’y avait pas eu de bébé mort autour de nous, non, vraiment je ne voyais pas, j’ai cherché et puis je me suis rappelé cette fausse couche Mais, en me disant, ce n’est possible, Georges ne l’a jamais su, enfin tout de même, par honnêteté, je voulais vous en parler.


Sur les hommes
Jamais je ne me serais rendu compte de l’importance d’une fausse couche, si ce petit n’avait pas parlé comme ça. Ca m’a bouleversée, vous ne pouvez pas savoir ce que ça m’a fait ; et puis, le soir, j’ai parlé à mon mari, je ne pouvais pas attendre huit jours pour vous parler, j’étais trop sens dessus dessous. C’est curieux à dire, mais, depuis cette fausse couche [IVG]., avec mon mari, on ne se retrouvait plus, mon mari n’avait plus de goût à rien, enfin, vous comprenez ce que je veux dire. […]. Il avait pensé comme ça, que c’était un retard de règles et que je m’étais trompée. […]
Nous avons parlé presque toute la soirée, après cette visite que je vous ai faite avec Georges, et il m’a dit : “ Tu vois, je ne comprenais plus ce qui se passait, je n’avais plus envie de toi. ” Et pour tout dire, vous savez, depuis 18 mois, on n’avait presque pas eu de rapports, et ça n’était pas comme ça avant ; et puis ce soir-là il m’a fait des reproches, il m’a dit : “ Pourquoi tu ne m’as pas dit que c’était pour toi un si grave problème, on en aurait parlé. Ah ! ce n’est pas chic ce que tu as fait là. ” Enfin on a pleuré, on s’est réconcilié et, vous savez, ça m’a fait tellement de bien de pouvoir en parler avec mon mari. Mais je ne croyais même pas que ça avait eu de l’importance. Mon mari est même allé à me dire : “ Tu sais, j’étais en train de me demander comment nous allions pouvoir nous organiser pour divorcer, je ne me voyais pas continuer à vivre comme ça, en n’ayant plus jamais de désir pour toi. ” […]


" Tout s’est vécu dans l’inconscient "
Tout ce qui n’avait pas pu se dire entre eux du fait que son mari ayant accepté d’emblée cette idée de grossesse, contrairement à ce qu’elle attendait, cela l’avait empêchée, elle, de parler de son inquiétude, tout ce qui était resté tu entre eux avait provoqué cette scission. Il n’y avait pas eu de paroles échangées. […] Sans les réactions névrotiques de Georges qui, sans traitement psychothérapique, serait devenu un caractériel définitif, le couple aurait divorcé. […]
Voilà une histoire qui montre les répercussions en profondeur chez quelqu’un qui n’avait aucun sentiment conscient de culpabilité, tout s’est vécu dans l’inconscient, tant du côté du père, devenu impuissant avec sa femme, que du côté de la mère, atteinte d’hypertension dangereuse mais totalement inconsciente même de son malaise physiologique, et inconsciente d’un drame conjugal profond qui s’aggravait tous les jours. C’est l’enfant qui avait tout ressenti inconsciemment et qui était devenu anti-vie, anti-paroles, anti-société, car il ne pouvait pas expliquer ce négativisme qui l’effrayait, et seuls ses cauchemars pouvaient traduire son angoisse.
»