« Un bébé, mais pas à tout prix »

Lire le livre de  Brigitte Fanny Cohen, journaliste, éditions JC Lattès.

un bébé, pas à tout prix« Je viens de fêter mes 37 ans et je n’ai pas encore d’enfant.

(…) Des phrases définitives, lues ou entendues dans les médias, m’habitent, m’obsèdent, me terrifient : à partir de 30 ans, la fécondité de la femme diminue, chute à 35 et c’est le gouffre à 40 ! Voilà dans quel état d’esprit je me trouve le jour de mon anniversaire, au moment où je jette ma plaquette de pilules à la poubelle. C’est vraiment décidé : objectif bébé. J’ai enfin rencontré « le » père et il n’est plus question de perdre de précieuses semaines (…).

Premiers examens médicaux : analyse de sang, test de Hüner, spermogramme

[7 ou 8 mois plus tard] (…) Suis-je anormale ? C’est, d’emblée, la question que je pose à ma gynécologue et amie, Camille. (…) Elle sourit, apaise, tempère. Nous sommes en mars 1996. Passé 35 ans, il faut habituellement attendre un an. (…) Pourquoi tant d’impatience ? Néanmoins, je la convaincs en lui tenant les propos maintes fois entendus sur le temps qui passe et la fécondité qui trépasse. Propos qu’elle connaît mieux que moi-même. Camille finit par s’incliner et rédige l’ordonnance : une analyse de sang pour connaître le fonctionnement de mes ovaires, pour vérifier l’absence d’infections (…) et un test de Hüner. Et pour mon compagnon, un spermogramme.

Pour l’analyse de sang, pas de problème. Je l’effectue immédiatement et les résultats arrivent rapidement : pas d’infection, des taux d’hormones parfaits. Autrement dit, j’ovule comme une jeunette de 20 ans. Je me lance alors dans les examens suivants avec une certaine insouciance. Pour le test de Hüner, (…) le couple a intérêt à déployer une sacrée dose d’humour. En effet, un prélèvement vaginal est nécessaire. Prélèvement qui doit être réalisé dans un laboratoire à un moment précis : 6 à 8 heures après un rapport sexuel. Et ce, un à deux jours avant l’ovulation. Que de contraintes ! (…)

Commence alors, sans que je m’en doute à l’époque, le début d’une imbécile docilité envers le corps médical. (…) Ce test est un passage obligé des investigations de l’infertilité : il a pour but d’étudier la pénétration et la survie des spermatozoïdes dans la glaire cervicale, fabriquée naturellement au moment de l’ovulation par le col de l’utérus. Une glaire de bonne qualité permet aux spermatozoïdes de remonter vers l’ovocyte et de le féconder. (…)

Faire l’amour sur commande, au petit matin, dans un objectif médical, n’a rien de très excitant. Quoi qu’il en soit, je me rends au laboratoire quelques heures plus tard. (…) Après un moment d’attente qui génère forcément un peu d’anxiété, il faut se mettre à nu dans une petite pièce sans âme. Les examens ont l’air de se dérouler à la chaîne, quasiment sans échanges, presque en silence. Tout semble tellement impersonnel, alors que des femmes jouent en partie, dans ces lieux, leurs chances d’avoir un bébé. Le prélèvement de la glaire, bien évidemment, est réalisé en position gynécologique. Je ne le sais pas encore, mais combien de fois devrais-je mettre ma pudeur au panier et me dévêtir devant des inconnus.

On me demande sèchement d’attendre le résultat. J’en profite pour me rhabiller.

Après avoir scruté le prélèvement dans son microscope, la blouse blanche revient dans la petite pièce où je patiente et crie méchamment : « Les spermatozoïdes, ils sont tous morts ! » C’est carrément dit sur le ton de l’engueulade. (…) Je ressors du laboratoire choquée, assommée, anéantie. (…) Quelle indélicatesse, quelle cruauté dans la façon d’annoncer le résultat ! (…)

Au téléphone, ma gynécologue me rassure : la glaire n’est pas de bonne qualité. Qu’importe ! Il existe des médicaments pour l’améliorer. Rien n’est perdu. Je reprends rendez-vous. Mais le mal est fait. Au fond de moi-même, ce jour-là, la blessure s’inscrit dans ma chair : une blessure créée par la rencontre brutale avec l’univers froid, technique et déshumanisé des laboratoires.

Premières inséminations…

(…) Il n’y a donc pas de quoi s’alarmer. Mais je n’ai pas envie de perdre de temps. (…) Ma gynécologue me propose alors une IAC, autrement dit une insémination artificielle avec le sperme de mon conjoint : il s’agit de court-circuiter le problème posé par la glaire cervicale et de déposer la précieuse semence directement dans l’utérus, grâce à une pipette, le jour J. C’est-à-dire le jour de l’ovulation. (…) Mon mari découvre à cette époque les joies de ce qu’on appelle pudiquement « le recueil de sperme ». Le matin du fameux jour J, il doit se rendre au laboratoire. Là, on le pousse dans une sorte de cagibi où traînent négligemment quelques revues pornos. Voilà comment on fait les bébés dans le décor sordide de l’Assistance médicale à la procréation (AMP). Quant à moi, je dois aller dans l’après-midi même chercher le sperme (…). Direction : le cabinet de ma gynécologue. L’insémination n’est pas très agréable, mais elle a le mérite d’être très rapide. (…) Je ne me doute pas encore que cette simple insémination n’est rien, sur le plan de la souffrance physique, à côté de ce que je subirai par la suite.

A ce moment-là, il me semble qu’il n’y a rien de plus injuste que de ne pas pouvoir procréer quand on le désire si fort. (…) Peut-être qu’à cette époque, je suis inconsciemment imprégnée et dupée par le fameux slogan soixante-huitard : « Un enfant quand je veux. » Avec l’arrivée de la pilule, on a abusivement fait croire à plusieurs générations de femmes qu’on pouvait procréer ad libitum. Pas si simple…

(…) Pour connaître les résultats, il faut attendre deux semaines qui me paraissent une éternité. (…) Mais la déception est encore au rendez-vous.(…)

La deuxième insémination est encore un échec.

Une méthode d’insémination plus efficace ?

Camille me propose de passer à la vitesse supérieure. (…) Elle me parle d’un service hospitalier qui pratique les inséminations de façon « très scientifique » : par des échographies on surveille le développement des follicules, les poches qui renferment les ovocytes, autrement dit les cellules reproductrices féminines. Et on contrôle les taux d’hormones par des prises de sang. Objectif : pratiquer l’insémination au moment le plus propice, c’est-à-dire 36 heures environ après le déclenchement de l’ovulation.

(…) Je prends rendez-vous illico avec ce chef de service d’un hôpital de la banlieue parisienne. (…) Elle m’explique ce qui se pratique dans son centre : « Quatre inséminations artificielles et, en cas d’échec, quatre fécondations in vitro. » (…) En septembre 1996, je mets le doigt dans un engrenage terrifiant : une sorte de machinerie médicale infernale qui tour à tour insuffle l’espoir, le retire et broie le moral des patientes infertiles tous les jours un peu plus.

Néanmoins, j’attaque le premier cycle d’insémination avec un optimisme certain. Je crois en la médecine : une confiance proche de la crédulité. Un sentiment qui ne va pas tarder à s’effondrer. Principe du traitement : on stimule les ovaires par des injections quotidiennes d’hormones (l’hormone FSH), pendant environ deux semaines, ce qui leur fait produire plusieurs cellules reproductrices au lieu d’une seule lors d’un cycle ordinaire. Et, au moment où les ovocytes sont « prêts », on provoque artificiellement l’ovulation par l’injection d’une autre hormone (l’hormone hCG). Ainsi on sait qu’environ 36 heures plus tard les ovocytes seront dans les trompes susceptibles d’être fécondés. L’insémination est donc réalisée dans des conditions optimales. J’appelle une infirmière de mon quartier pour me piquer tous les soirs à domicile.

(…) Ce traitement a l’air de chagriner ma gynécologue habituelle : en effet les analyses sanguines ont prouvé que mon ovulation était strictement normale. Pourquoi donc dans ce cas doper les ovaires ? (…) C’est la façon de procéder à l’hôpital. Les protocoles sont tous les mêmes : stimulation avant l’insémination [en note : la stimulation augmente les chances de succès, mais au prix d’effets secondaires et de complications (notamment avec un risque accru de grossesse multiple)]. (…) C’est ainsi : les femmes infertiles sont des pions anonymes que l’on avance sur le grand échiquier des protocoles. Quelle que soit la pathologie, le problème de l’une ou de l’autre, toutes sont logées à la même enseigne. On ne donne pas dans le détail. Les traitements en vue d’une insémination sont pratiquement tous identiques. (…) Même chose pour les fécondations in vitro (FIV).

Au bout de plusieurs jours d’injections, il faut se rendre au petit matin à l’hôpital : la taille et la maturation des follicules sont surveillées par une échographie intravaginale. Quant au contrôle des taux d’hormones, il est assuré par des prises de sang. (…)

Dans cet hôpital de la banlieue parisienne, j’ai subi quatre inséminations et deux FIV. (…) Il fallut apprendre à gérer le stress, engendré par cette course perpétuelle contre la montre, pour concilier traitements et travail. (…)

Pour ma première insémination à l’hôpital, le déclenchement de l’ovulation devait avoir lieu un soir à 22h30 précises. Le déclenchement, c’est une injection intra-musculaire de l’hormone gonadotrophine chorionique. (…) Et l’insémination a lieu le surlendemain à 10h30. (…) Une fois l’insémination terminée, il faut rester allongée une vingtaine de minutes avant de pouvoir repartir, munie d’une ordonnance pour un test de grossesse à effectuer douze jours plus tard. Sans oublier la prescription quotidienne d’ovules intra-vaginaux, destinés à réduire les contractions utérines et par conséquent à favoriser la nidation de l’embryon.

Etape supérieure : la fécondation in vitro

(…) Les quatre inséminations se soldent par un échec. (…) Me voici donc lancée dans la deuxième partie du protocole : la fécondation in vitro. Une technique beaucoup plus lourde -dans tous les sens du terme- que l’insémination artificielle. Plus lourde parce que la stimulation hormonale est plus importante : d’abord on bloque l’ovulation par des injections d’une première hormone pendant une quinzaine de jours, ensuite on stimule « à fond la caisse » avec une autre hormone pendant une vingtaine de jours. Au total, c’est un bon mois de piqûres quotidiennes qu’il faut endurer. Sans compter la ponction des follicules, qui est un geste chirurgical, autrement dit un geste invasif.

Une fois l’ovulation déclenchée, il faut arriver très tôt à l’hôpital, à jeun. Le recueil des ovocytes s’effectue au bloc opératoire : à l’aide d’une fine aiguille, le médecin aspire le liquide folliculaire dans lequel baignent ces précieuses cellules. (…)

La facture est également lourde pour la société : si on additionne les produits pharmaceutiques, les actes de biologie, les échographies de contrôle, l’anesthésie et la ponction, une FIV représente une coquette somme à débourser pour la Sécurité sociale. (…) La PMA est une médecine gratuite pour les patients, mais elle coûte très cher à la collectivité.

Les risques de la FIV

(…) Ce qu’on ne sait pas toujours en commençant le parcours du combattant, c’est que les hormones prescrites lors d’une tentative de FIV ne sont pas dépourvues d’inconvénients. Des effets secondaires incontestables passés sous silence dans le huis-clos de la consultation médicale, que je découvre au fur et à mesure et à mes dépens. Dès la première FIV, mon corps me rappelle à l’ordre. (…) Oh, des troubles mineurs pour commencer : la nuit, par exemple, il m’arrivait de me réveiller en sueur et en tremblant de froid à la fois. (…) Les hormones qui bloquent l’ovulation provoquent un repos des ovaires, proche de la ménopause. (…) L’irritabilité est aussi un effet secondaire reconnu de ces hormones qui paralysent l’ovulation. (…)

Puis, j’ai vu des petites veines éclater sur mes jambes. (…) De la cellulite est apparue sur le haut des cuisses. (…) Sans oublier peut-être le pire : au fur et à mesure des stimulations, mes cheveux se mirent à tomber. Un peu au début, puis par poignées. (…) Fort heureusement, je retrouvai ma chevelure initiale à l’arrêt des traitements. Après la 4ème FIV, j’allai frapper à la porte d’un phlébologue. Au bout de deux années d’AMP, des dizaines de petites varicosités, très laides, balafraient mes jambes. Le problème n’était pas seulement esthétique. Il n’était pas rare que mes jambes me fassent mal. (…)

Le diagnostic du médecin fut immédiat : j’avais subi une telle « imprégnation hormonale » qu’une véritable insuffisance veineuse était survenue. J’eus droit à plusieurs séances de sclérose. Je n’ai toujours pas terminé. (…) Bizarrement, j’ai été plutôt épargnée par la prise de poids. Beaucoup de femmes se plaignent de prendre des kilos durant les stimulations.

Au cours de la deuxième FIV, j’interrogeai finalement le chef de service sur les effets secondaires de ces médicaments. Elle m’envoya une étude qu’elle avait cosignée. Cette dernière relatait un nombre impressionnant d’effets à court terme d’une des hormones, le citrate de clomifène, que je n’avais pas, pour ma part, utilisée. (…) Un peu plus tard, j’essayai d’en savoir plus en lisant « La Procréation Médicalement Assistée » du célèbre biologiste Jacques Testart : « C’est surtout l’administration massive d’hormones, aux fins de stimulation ovarienne, qui pourrait avoir des conséquences chez la femme, allant des effets indésirables aux complications plus ou moins graves. Parmi les premiers, on note la prise de poids, des vertiges, des vomissements, des douleurs abdominales, etc., effets désagréables et de courte durée et sans réelle gravité. » Les professeurs François Olivennes et René Frydmann signalent les troubles suivants : « maux de tête, perte de cheveux, prise de poids, modification de la libido, douleurs abdominales… »

D’autres effets secondaires ont alimenté la littérature médicale. Notamment des conséquences sur le système veineux qui peuvent se révéler considérables. Pour ne pas dire tragiques. Plusieurs études ont été publiées pour relater le risque « thrombo-embolique » lié aux stimulations ovariennes. En effet, sous l’influence de ces hormones, un caillot peut se former et bloquer la circulation sanguine. (…) Des mesures de prévention devraient systématiquement être mises en œuvre avant la stimulation ovarienne, pour les patientes aux antécédents familiaux ou personnels de phlébite ou d’embolie : notamment la nécessité d’un bilan biologique avant le traitement et, le cas échéant, la prescription de médicaments anti-coagulants.

[Cela] survient souvent lors d’un syndrome d’hyperstimulation. Une complication bien connue et redoutée des gynécologues. Il s’agit d’une sorte de réaction explosive des ovaires qui fabriquent, sous l’effet des inducteurs de l’ovulation, d’énormes quantités d’hormones. Suite à ces injections, il arrive que des femmes produisent, non pas huit, dix ou quinze ovocytes, mais vingt ou trente. Les doses élevées d’hormones dérèglent le fonctionnement habituel de l’organisme. Conséquences possibles : une fuite d’eau hors des vaisseaux sanguins qui inonde le ventre d’abord (ascite), les poumons ensuite (épanchement pleural). La patiente doit se reposer et boire peu. Certaines hyperstimulations sont peu intenses. D’autres, moins communes, peuvent nécessiter « dans 1 à 2% des cas une hospitalisation et des soins importants, voire une réanimation » : il faut alors extraire l’eau des poumons si la patiente ne peut plus respirer. Motus et bouche cousue sur ce risque. (…) [D’après] le Dr Nicole Athéa, gynécologue : « Les accidents d’hyperstimulation sont fréquents : en dehors de leurs risques vitaux immédiats, ils peuvent créer des lésions ovariennes qui vont secondairement se traduire par des dystrophies ovariennes ; ils peuvent aussi provoquer des lésions tubaires. » (…) Et ce médecin poursuit en signalant des accidents, liés cette fois-ci au recueil des ovocytes. (…)

Les transferts d’embryons peuvent également s’accompagner de quelques difficultés mais sans impact réel sur la santé des femmes (…). C’est surtout une mauvaise politique de transferts qui peut se révéler dangereuse : aujourd’hui en France, on s’accorde à ne pas replacer dans l’utérus de la femme plus de trois embryons. L’objectif, c’est d’éviter les grossesses multiples et toutes les complications qui s’ensuivent : grande prématurité, séquelles liées à cette prématurité, désarroi des couples qui soudainement devraient faire face à l’éducation de quadruplés, de quintuplés… (…) Pourtant, lors de ma dernière FIV, on m’a replacé quatre embryons. (…) Après plusieurs échecs, je ne m’imaginais pas enceinte de plusieurs bébés. Et pourtant, cela aurait pu se produire. Qu’aurions-nous décidé ? De recourir à une réduction embryonnaire ? Cette technique consiste à éliminer, sous contrôle de l’échographie, un ou plusieurs embryons. Avec deux principaux écueils : le risque de fausse couche avec perte de tous les embryons et le risque pour les couples d’avoir du mal à assumer cette terrible épreuve.

Lors d’une émission de télévision que j’avais préparée pour France 2, j’ai vu une femme pleurer d’émotion et de tristesse, plusieurs années après, parce qu’elle avait sollicité son médecin pour une réduction embryonnaire. Après une FIV « réussie »  – mais peut-on légitimement parler de réussite dans ce cas ? – elle apprend qu’elle attend des triplés. Elle et son mari ne se sentent pas le courage de les assumer. Un des embryons est finalement supprimé. Comment se résoudre à anéantir cette vie balbutiante que l’on a si fortement désirée ? Comment faire le deuil de cet enfant ? Pourquoi lui et pas les autres ? Et ceux qui sont nés, comment accepteront-ils plus tard qu’on les ait épargnés au profit de leur frère ou de leur sœur ?

(…) Les candidates à la FIV que j’ai interrogées n’ont jamais été averties de la moindre complication liée aux hormones. (…) Pourtant, la loi de 1994 (dite de bioéthique) stipule que les équipes médicales doivent avertir les couples de la « pénibilité » des techniques d’AMP. Depuis 1999, un décret publié au journal officiel leur demande aussi de les prévenir des risques potentiels des traitements.

(…) Mon impression, en fin de compte, c’est que pour les « fivistes » (…), je n’ai été qu’un utérus et des ovaires, au mieux un taux de FSH, un nombre de follicules ou d’ovocytes… (…) Je n’ai pas été un être humain, une patiente dans sa globalité mais une stérilité.

Deuxième tentative de FIV, deuxième échec : l’abattement

La première FIV se solda par un échec. J’entamai la seconde sans hésiter. (…)

Après l’insémination du sperme ou le transfert des embryons, tous les espoirs étaient permis. Il fallait attendre douze jours avant de pouvoir connaître l’issue du traitement grâce à une prise de sang et, pendant ces deux petites semaines, l’espoir naissait ou renaissait. (…)

Et puis, au bout de ces douze jours, le verdict tombe sans appel : test négatif. Le néant. L’anéantissement. Comment ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? C’est injuste. Je n’en peux plus. Je suis à bout. (…) Mon corps est meurtri. Mon âme aussi. (…) Et pourquoi arrêter ? Le médecin vous incite à recommencer : il faut y croire… (…) Le gynécologue devient une sorte de gourou qui vous aide à penser… ou à ne plus penser. (…)

Quand je prends connaissance du fiasco de la deuxième FIV, je suis au plus mal moralement. (…) Parallèlement, depuis plusieurs semaines, mon mari et moi évoquons la possibilité de l’adoption. (…)

La ratage répété des inséminations, puis des FIV, finissait par entamer la confiance que j’avais en moi. (…) Le doute s’insinuait en moi et fissurait mes certitudes : je me remettais souvent en cause, en tant que journaliste, en tant que femme…

(…) Je finissais par tirer de tout cela une leçon, pourtant évidente : je n’avais aucun pouvoir sur la vie ou sur la mort. (…)

Ultimes tentatives

L’une de mes sœurs me parle à ce moment-là d’un gynécologue qui  » fait des miracles ». Je finis par prendre rendez-vous en septembre 1998. (…) Lui me propose des traitements plus « innovants ». (…) Proposer des nouveautés, faire miroiter une augmentation des chances, c’est du marketing et pas de la médecine qui repose sur des preuves. (…) Est-ce à dire que des médecins peuvent jouer les apprentis sorciers et embarquer leurs patientes dans des expérimentations incontrôlées ? Des patientes dont la souffrance psychologique est si grande qu’elles sont souvent prêtes à tout accepter pour voir leurs chances de succès augmenter. (…) Troisième tentative dans la clinique privée. (…)

J’attendais énormément de cette FIV. La déception est aussi forte que l’espoir que j’avais mis dans ce nouveau traitement, ce nouveau gynécologue, cette nouvelle clinique. (…) Je m’effondre en pleurs à la survenue de règles précoces qui viennent me narguer. (…) Mon corps commençait à ressentir, de façon prononcée, un certain nombre d’outrages : les effets secondaires des médicaments hormonaux. Et notamment une chute de cheveux très importante. Je prends rendez-vous avec une dermatologue, une spécialiste. (…) J’étais épuisée, physiquement et moralement, en sonnant à sa porte. (…) Lorsque je m’assois en face d’elle, je suis certainement au 36ème dessous. Mais ce n’est pas moi qui m’en aperçois. C’est elle. (…) « Lorsque j’ai fait votre connaissance, vous étiez souriante, pimpante, pleine de vie. Aujourd’hui, vous êtes cassée. Arrêtez ces traitements, laissez tomber ces FIV. Vous aurez quand même un enfant. (…) J’ai trois amies qui n’arrivaient pas à avoir de bébé. Elles ont toutes tenté plusieurs FIV. Elles se sont obstinées longtemps. Cela n’a pas marché. Elles se sont ensuite toutes les trois tournées vers l’adoption. (…) Moralité : elles sont toutes tombées enceintes naturellement et ont toutes eu un enfant. Et vous aussi, vous aurez votre enfant. »

(…) Les propos de ce médecin – qui n’est pas gynécologue – m’aident à mûrir ma décision. (…)

De son côté, mon mari insiste déjà depuis quelques temps : il a peur que ces traitements ne me fassent du mal. (…) Il n’en peut plus de me voir si épuisée après la ponction des follicules, il n’en peut plus d’être le témoin passif de ces centaines de piqûres. Et je crois qu’il n’en peut plus d’aller se masturber dans un placard à balai. Il ne dit rien, mais il va craquer. Et moi, je ne supporte plus l’idée d’aller faire un bébé avec du sperme. Car depuis longtemps, je n’ai plus le sentiment de faire un bébé avec mon mari. L’homme, dans la FIV, est réduit à l’état de sperme. Il donne ses spermatozoïdes. Un point, c’est tout. D’ailleurs souvent Brian se plaignait, s’étonnait : « Ton médecin n’a pas demandé à me voir ? Je ne l’intéresse pas ? » Non, il ne l’intéressait pas. Personne n’a jamais souhaité sa présence lors des consultations. (…) Personne n’a jamais même exigé qu’il soit présent lors du transfert des embryons ou des inséminations. (…) L’homme est gommé de cette forme de procréation. A tel point que j’ai parfois l’impression étrange et désagréable de fabriquer un bébé avec le médecin plutôt qu’avec mon compagnon.

(…) Je me rends compte aussi que cet acharnement procréatif est en train de nous éloigner. Nous n’avons plus la même relation de couple, obnubilés que nous sommes par les heures de piqûres, les jours des examens, les ponctions… La fatigue engendrée par les traitements massacre ma libido. (…) Si cela continue, nous allons finir par nous perdre. Sournoisement, cette aventure médicale va nous broyer. (…)

La psychologue Béatrice Koeppel a réalisé une enquête auprès de 143 femmes sur l’après-FIV. (…) Après la naissance d’un bébé-éprouvette, il n’est pas rare de voir des couples se séparer. (…) Il faut pouvoir imaginer un couple pendant parfois plusieurs années de traitements : le stress permanent, les effets secondaires des médicaments, la fatigue, les déceptions à l’annonce des tests de grossesse négatifs… Sans compter la culpabilité liée à l’infertilité et les règlements de compte qui peuvent éclater dans ces situations. (…)

J’arrive à la quatrième FIV, complètement démotivée. Je n’ai qu’une hâte : que ce calvaire s’achève. Nos démarches à la DDASS progressent et je me demande pourquoi je me suis imposée cette nouvelle épreuve. (…) Quel que soit le résultat du test de grossesse, je sais que je viens de tourner une page de ma vie. Et pas la plus belle. (…) Le test de grossesse est négatif. Je suis déçue. Sans plus. J’ai d’autres projets en tête. Je sais que je serai maman d’une autre façon.

Personne ne m’a parlé d’adoption …

(…) Phénomène très étonnant : personne ne m’a parlé d’adoption pendant ces deux années de médecine procréative. Aucun gynécologue n’a prononcé ce mot. (…) Pourtant la loi de bioéthique est très claire sur ce point : elle indique que les membres de l’équipe médicale doivent évoquer cette possibilité avec les couples (…) avant même de commencer tout traitement.

(…) Mars 1999 : le coup de fil que nous attendons depuis si longtemps survient. Un bébé nous attend à Saint-Pétersbourg. Une petite fille. (…) Quelle effusion de joie ! Quelle douce excitation !

(…) Le lundi matin, avant de me rendre à l’orphelinat [à Saint-Pétersbourg], une intuition fugitive me traverse l’esprit : je suis enceinte. Un léger retard de règles, une sensation encore inconnue dans mon corps… Mais je chasse immédiatement de mes pensées ce qui ne doit être après tout qu’une idée fausse et saugrenue. J’ai tant à faire !

(…) Le déclic qui a fait de Daria ma fille est survenu, non pas quand la directrice de l’orphelinat m’a mis ce nourrisson de trois mois et demi dans les bras, mais quand elle me l’a repris. (…)

De retour à Paris, je n’ai vraiment pas le temps de repenser à mon intuition. Tant de choses à accomplir. (…) Le temps passe à une vitesse incroyable mais il faut me rendre à l’évidence. Mes règles ne sont jamais revenues. Je dois être enceinte. Un pressentiment. Une quasi certitude inexplicable. (…) Je finis par me rendre dans un laboratoire d’analyses. (…)

[Après l’annonce du résultat positif], j’essaie de réfléchir. Impossible. Je me sens si bizarre. Un tumulte d’émotions indicibles s’empare de moi. Cet enfant que je n’espérais plus, ces années de lutte et de vaines attentes…

[Quand je l’apprends à mon mari], une expression de bonheur illumine son visage : « C’est bien, me dit-il calmement, nous allons avoir deux enfants. » (…)

La peur d’être stérile, de ne pas pouvoir avoir d’enfant parce que j’avais dépassé cette stupide et pseudo-limite des 35 ans, m’avait fait basculer un peu vite dans une médecine paradoxalement génératrice de stérilité : bien sûr, les fécondations en éprouvette permettent à de nombreux couples de devenir parents, mais l’assistance médicale à la procréation engendre aussi de l’échec, des frustrations, des blocages. Prise dans ce tourbillon des techniques, dans cette valse des loupés, je n’avais pas su calmer mes craintes, et ma confiance avait trébuché. Ce sentiment de ne pouvoir jamais y arriver s’était amplifié. Il avait fallu que je m’éloigne de toute cette agitation médicale, que je retrouve la paix de l’âme, que je cesse de lutter pour être mère (…) et une grossesse devenait possible.»