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Fausse-couche

"Pourquoi
fait-on une fausse couche ?"
Parents, 2002
"Comment ça
se passe ?"
Interview du Dr Legrand, gynécologue
médicale, Parents, 2002
"Fausses couches
: une souffrance mal comprise"
Marie Giral, Santé Magazine, 2001
"Lorsque l'enfant
ne paraît pas"
Entretien avec Muriel Flis-Trèves, Madame Figaro, 2001
"Pourquoi fait-on
une fausse couche ?"
Dr Florence Allard, gynécologue, Famille Chrétienne,
1996
"Une fausse
couche, et après ?"
Florence Brière-Loth, Famille Chrétienne,
1996

"Pourquoi fait-on
une fausse couche ?"
Parents, avril 2002
« Une fausse
couche représente toujours un traumatisme dans la vie
d’une femme. Peur, doutes, culpabilité…
la blessure met du temps à cicatriser, au point que
certaines redoutent d’être à nouveau enceintes
par crainte d’un nouvel échec. Pourtant, dans
l’immense majorité des cas, cet accident isolé
n’a aucun risque de se renouveler. "D’un
point de vue purement médical, assure le professeur
Michel Tournaire, l’événement est considéré
comme banal, sans gravité, et ne compromet que rarement
le succès des grossesse futures."
D’ailleurs, la comptabilisation exacte de ces "avortements
spontanés" est impossible. On estime qu’ils
concernent entre 15 et 25% des grossesses, la marge d’hésitation
correspondant à la prise en compte de fausses couches
"ignorées". Celles, justement, qui interviennent
tellement tôt après la fécondation, que
la principale intéressée n’a pas eu le
temps de réaliser qu’elle était enceinte.
Parce que l’embryon n’est pas
viable
Réaction naturelle de défense
de l’organisme, une fausse couche isolée n’a
rien d’inquiétant. La nature a ses raisons que
la raison ignore ou accepte difficilement… Et pourtant,
la cause qui provoque l’événement tant
redouté n’est autre, la plupart du temps, qu’un
processus naturel permettant d’évacuer un embryon
non viable, car porteur d’anomalies. C’est l’organisme
maternel qui, ayant décodé cette anomalie de
développement ou du fonctionnement embryonnaire, se
sépare de ce corps inapte à la vie utérine.
D’ailleurs 90% des fausses couches isolées sont
dues à une anomalie chromosomique de l’embryon.
Dans 85% des cas, la grossesse suivante se déroulera
normalement. Ce type d’accident n’a pas de raison
de se répéter, bien qu’il augmente sensiblement
avec l’âge de la mère.
Il peut s’agir de l’expulsion
précoce d’un "œuf clair",
c’est-à-dire d’un œuf sans embryon
visible à l’échographie. L’évacuation
spontanée de l’œuf, au bout de quelques
semaines, est bien sûr inévitable.
Dans certains cas très rares, la fausse couche peut
être attribuée à la présence inexpliquée
d’une tumeur du placenta appelée
"môle hydatiforme", en forme de grappe de
raisins. En général bénigne, cette tumeur
justifie une surveillance et parfois un traitement spécifique
sous la forme d’une chimiothérapie préventive
entraînant une guérison définitive.
A cause de virus ou d’infections
(…) Certaines maladies virales comme la
rubéole et la varicelle
représentent une menace pour la survie et le bon développement
de l’embryon. Elles sont responsables de malformations
fœtales graves, mais également de fausse couche
précoce. La plupart du temps, heureusement, les femmes
sont immunisées contre ces maladies. Soit parce qu’elles
les ont déjà contractées, soit parce
qu’elles sont vaccinées. Rappelons que ces vaccins
sont contre-indiqués pendant la grossesse. (…)
D’où, bien sûr, l’intérêt
d’un diagnostic précoce de la grossesse.
D’autres virus peuvent provoquer un avortement
spontané : primo-infection par l’herpès,
le zona… sont ici en cause.
On connaît mieux aujourd’hui les
conséquences de certaines bactéries, comme la
listéria, présente
dans le lait, les fromages crus, les charcuteries artisanales,
les aliments mal conservés ou ayant dépassé
les dates de péremption.
C’est pour éviter les risques d’accident
de la grossesse liés à la toxoplasmose
que les futures mamans sont soumises à un dépistage
systématique de primo-infection puis, si nécessaire,
à des examens de sang une fois par mois pendant toute
la grossesse. On dispose heureusement de traitements antibiotiques
qui diminuent les risques, quand l’infection est détectée
à temps.
A cause de malformations utérines
Si une première fausse couche n’alerte
pas les médecins, la répétition de "cet
accident" est en revanche le signe d’un dysfonctionnement
structurel. "A partir de trois fausses couches successives,
précise le professeur Michel Tournaire, il faut réaliser
une véritable enquête médicale."
Pour les 0,4 à 1% de femmes enceintes concernées
(…), "des examens spécialisés peuvent
aboutir à des traitements adaptés qui limitent
les risques de récidive", rassure le professeur.
Grâce à l’échographie,
l’hystéroscopie
ou encore la cœlioscopie,
on peut détecter des malformations utérines
ou des pathologies de la paroi utérine, à l’origine
de fausses couches à répétition. Utérus
cloisonné (c’est-à-dire séparé
par une cloison) ou bicorne (ayant deux cavités), synéchies
(cicatrices de la paroi utérine), polypes,
fibromes sous-muqueux, endométriose (prolifération
des tissus utérins en dehors de l’utérus)
sont autant d’anomalies qu’une intervention chirurgicale
peut parfois résoudre pour permettre la nidation de
l’embryon ainsi que son développement.
Dans certains cas, l’utérus est trop petit ou
en forme de T ou de Y. L’origine de ces deux dernières
anomalies est bien connue des médecins. En cause, le
fameux Distilbène, un médicament
prescrit aux femmes enceintes dans les années 60 pour
éviter qu’elles ne fassent… une fausse
couche ! On connaît les éventuels effets désastreux
de ce médicament sur des bébés filles,
nées avec des malformations utérines.
Si les fausses couches tardives sont dues à
une béance du col, qui ne fait plus office de verrou
de l’utérus, un simple cerclage en début
de grossesse permet à l’embryon de se développer.
En raison de maladies chroniques
Hier, cause de fausse couche tardive ou d’accouchement
très prématuré, voire de décès
fœtal in utero, les maladies chroniques graves, comme
le diabète, l’insuffisance
rénale ou l’hypertension
artérielle sévère sont aujourd’hui
mieux prises en charge et ne constituent plus une contre-indication
à la grossesse. "Seule une surveillance étroitement
mise en place entre le spécialiste et le gynécologue
avant même la fécondation et tout au long des
neufs mois de grossesse permet de diminuer sensiblement les
risques de fausse couche ou d’accident. Il est conseillé
que toute femme concernée par une de ces maladies prévienne
le spécialiste de son désir d’enfant.
Le traitement le mieux adapté lui sera alors prescrit."
insiste le Dr Hélène Legrand.
Même optimisme des médecins face
aux dérèglements hormonaux
en cause dans certaines fausses couches à répétition.
Insuffisance thyroïdienne ou ovarienne, dysfonctionnement
des glandes surrénales... perturbent l'implantation
de l’œuf fécondé ainsi que son développement.
Un traitement à base d’hormones spécifiques
permet à la majorité des femmes concernées
de devenir mères.
Les recherches récentes ont enfin permis
de mettre en lumière des causes immunologiques. "Tout
se passe comme si l’embryon, par sa seule présence,
provoquait une réaction de rejet de la part de l’organisme
de la mère, comme après une greffe d’organe
ou de tissu qui ne lui appartient pas" résume
le Dr Legrand.
Le même mécanisme se répète chez
les femmes enceintes atteintes de maladies auto-immunes, pathologies
rares qui entraînent chez elle la production d’anticorps
contre leur propres tissus. Mais ce n’est parfois qu’après
plusieurs fausses couches que l’on parvient à
détecter ce type de réactions. Elles sont alors
traitées par l’aspirine, des corticoïdes
ou bien des anticoagulants.
L’espoir reste donc de mise pour toutes celles qui ont
un jour vécu une fausse couche.
»

"Comment ça
se passe ?"
Interview du Dr Hélène Legrand,
gynécologue médicale, auteur, avec Micheline
Garel, psychologue de "Une fausse couche et après
?", éd. Albin Michel, Parents, avril 2002
« -
En cas de fausse couche, des saignements sont-ils systématiques
?
Chaque cas est unique, mais un écoulement de sang important,
brutal, continu, avec des caillots, des fragments de tissus
reste le signal le plus fréquent. Il n’est pas
toujours accompagné de douleur. Quand elle existe,
elle rappelle celle des règles. Attention, en cas d’une
douleur plus ou moins forte d’un côté de
l’abdomen, d’une hémorragie ou de petits
saignements, il peut s’agir d’une grossesse extra-utérine
(l’embryon se développant hors de l’utérus,
le plus souvent dans la trompe) avec un fort risque d’hémorragie
interne. Cela concerne environ 1% des grossesses. Il faut,
sans attendre, consulter son gynécologue ou se rendre
aux urgences de la maternité la plus proche ou de celle
où on s’est inscrite. Dans le cas d’une
grossesse arrêtée, diagnostiquée au cours
de la première échographie (c’est-à-dire
vers douze semaines) ou après des saignements, les
médecins ont le choix : intervenir, par une aspiration,
ou attendre que l’expulsion de l’embryon se fasse
naturellement.
- Une hospitalisation
est-elle nécessaire ?
Dans la plupart des cas, une fausse couche précoce
se déroule de façon naturelle, sans médicalisation.
Ce n’est qu’en cas d’hémorragie importante
et lorsque l’échographie révèle
que le sac embryonnaire et des débris de placenta n’ont
pas été totalement évacués qu’on
pratique une aspiration du contenu utérin sous anesthésie
générale. Une intervention de courte durée
suivie d’une brève hospitalisation.
- Quand envisager une nouvelle grossesse
?
On conseille en général d’attendre deux
ou trois cycles, même si rien, sur le plan physique,
ne s’oppose à une fécondation dans le
premier cycle qui suit une fausse couche précoce. Parfois,
un certain délai est nécessaire avant tout projet
d’enfant, pour que le couple fasse son deuil de la grossesse
arrêtée. On peut choisir de se faire accompagner
par un psychologue conseillé par le gynécologue
ou la maternité, ne serait-ce que pour sortir de son
isolement. Et pouvoir bientôt accueillir un futur bébé
de façon plus sereine.
» 
"Fausses couches : une
souffrance mal comprise"
Marie Giral, Santé Magazine n°311,
novembre 2001
« Les femmes
qui connaissent un échec de maternité le vivent
encore trop souvent dans la honte et la culpabilité.
Elles ont du mal à faire entendre leur chagrin.
"Ce n'est pas grave, tu es jeune, tu en auras
d'autres." Ce sont des phrases comme celle-ci qui enferment
les femmes souffrant d'avoir perdu un futur bébé.
Ces phrases pare-chocs nient la souffrance et l'interdisent.
"Il est mort avant de n'être". […] une femme qui perd
un enfant même pas né n'a pas le droit à la parole.
Muriel Flis-Trèves, psychiatre et psychanalyste, voit
tous les jours des femmes enceintes ou essayant de l'être
au centre Antoine-Béclère, à Paris. Elle sait
combien sont fréquents ces "échecs de maternité"
[…]. Or, aujourd'hui, les femmes peuvent très tôt
être conscientes de leur grossesse, grâce au dosage
de l'hormone spécifique de la grossesse pratiqué
en laboratoire, ou bien grâce aux tests vendus en pharmacie.
Des fausses couches qui seraient passées inaperçues
autrefois sont aujourd'hui décelées.
La douleur est liée au désir
d'enfant
De tout temps, la discrétion a entouré
cet événement, et cela reste une honte aujourd'hui.
[…] Les femmes qui n'ont pas encore d'enfant sont très
concernées par leur "devenir mère". […] La femme
qui voit son début de maternité échouer
doit faire le deuil de l'enfant idéal qu'elle s'était
imaginée, projection que l'on fait naturellement lorsqu'on
désire un enfant, et cela inclut l'image idéale
de soi, mais aussi tout ce que nos parents attendaient de
nous, ce que nous attendons de nous-mêmes, de notre
couple…
Notre société ne supporte plus
le malheur
Dans notre époque qui vénère
l'enfant, et l'image de la femme-mère, le désir
d'enfant est valorisé. Mais l'entourage, pour ne pas
dire "la société", ne comprend pas ce que peut
signifier la perte d'un enfant qui n'a pas vécu. Peur
d'être stérile. Honte d'être incapable
de garder un bébé. Peur d'être une mauvaise
mère. Honte d'être une mauvaise épouse,
incapable de donner un enfant à son mari. Elles se culpabilisent
: "J'ai trop marché, j'ai couru, j'ai stressé,
j'ai tué mon enfant, mon ventre est un cercueil…".
Il faudrait au moins parvenir à ce qu'elles n'aient plus honte
de dire ce qui leur est arrivé.
"De manière générale, notre société
ne supporte plus le malheur, dit Muriel Flis-Trêves,
on ne veut pas l'entendre." Aussi met-on immédiatement
des mots sur la souffrance : "Ca va s'arranger, tu verras,
avec le temps…". Autant de phrases qui musèlent et enferment
la femme endeuillée dans sa souffrance. Le silence
est souvent sa seule défense, c'est aussi une prison
puisque son chagrin est nié. Le deuil ne peut pas se
faire : "Lorsqu'il s'agit de la mort d'un fœtus, celui-ci,
plus qu'un passé de vie commune, représente
tout un avenir anéanti. Le deuil est compliqué
surtout parce qu'il faudra renoncer au fœtus avant même
de l'avoir connu", note le Dr Flis-Trèves. Il serait
possible pourtant de la laisser s'exprimer, sans colmater
notre malaise par ces mots creux. La femme endeuillée
a sans doute besoin d'en parler mais elle ne va pas forcément
s'apitoyer sur elle-même : "Il ne s'agit pas de valoriser
la douleur, de faire de ces femmes des victimes, mais seulement
de les laisser avoir leur chagrin", précise le Dr Flis-Trèves.
Et quel conseil donner à leurs conjoints ? "De parler s'ils
ont besoin. Certains hommes ne se permettent pas de souffrir,
ils veulent rester dans leur rôle de pilier. En fait,
ils sont souvent très démunis face à leur femme
qui est dans la culpabilité et la honte. Quant aux
enfants, s'ils étaient au courant de la grossesse,
il faut là encore sortir du silence et du secret."
A lire : Une fausse couche et après ?
Micheline Garel et Hélène Legrand, Editions Albin
Michel. »

"Lorsque l'enfant
ne paraît pas"
Entretien de Guillemette de Sairigné
avec la psychiatre et psychanalyste Muriel Flis-Trèves,
Madame Figaro, 24 mars 2001
« Les
grossesses qui finissent mal ? Un sujet tabou dans notre société
qui a tendance à oublier la souffrance des femmes. La psychiatre
et psychanalyste Muriel Flis-Trèves rompt le silence
:
" Dans le service où je travaille
comme psychiatre et psychanalyste, à l'hôpital Antoine-Béclère
de Clamart, je suis tellement souvent confrontée à
la souffrance de ces femmes qui perdent en cours de grossesse
le bébé qu'elles attendaient ! (…) Quand l'un
de vos proches meurt, vous avez d'ordinaire des éléments
auxquels vous raccrocher, un corps à honorer, des traces matérielles
à explorer, des souvenirs à cultiver. Mais que reste-t-il
d'un enfant jamais né, jamais tenu dans les bras, jamais
caressé. (…) C'est non pas le deuil d'un passé
que l'on est appelé à faire, mais bien le deuil de
tout un avenir.
- Vous
parlez de blessure narcissique.
(…) Parce que perdre ce bébé, c'est aussi, surtout
pour les femmes qui sont enceintes pour la première
fois, se voir refuser l'accès à une nouvelle identité
sociale, celle de mère de famille, la qualité
qui fera enfin d'elles les égales de leurs mères.
(…) Et puis, cette mort qui intervient au sein même
de leur propre corps, c'est un peu la leur, certaines femmes
la vivent vraiment comme une mutilation. (…)
- D'autant plus douloureusement
ressentie que ce bébé en pointillé, elles
ont déjà fait sa connaissance !
Vous avez raison : les progrès de l'imagerie médicale
permettent une personnalisation précoce du fœtus impensable
jusqu'ici. (…) L'image échographique ornera la première
page de l'album de bébé. Même si elle
doit rester le seul et unique souvenir de son passage sur
la terre.
- Cette
souffrance de la mère confrontée au brusque arrêt
de sa grossesse est, selon vous, d'autant plus lourde à porter
qu'elle est niée par l'entourage.
Oh, ce n'est pas méchanceté, bien au contraire
! Les proches pensent qu'en n'en parlant pas, en faisant comme
si rien ne s'était passé, ils éviteront
de remuer le fer dans la plaie. Ou alors, ils abreuvent la
jeune femme de paroles lénifiantes, du style : " Ce
n'est pas grave… Tu en auras d'autres… Tu sais, ça arrive
tout le temps… D'ailleurs, moi aussi… ". Ce qui n'est pas
faux, puisqu'on estime à 15%, voire à 20% ou 25%, le nombre
de grossesses qui débouchent sur un avortement spontané.
Mais les femmes vivent très mal ce silence qui rend
encore plus douloureux leur chaos intérieur.
- Elles
ont en plus à faire face à l'indifférence du corps
médical ?
Sinon à l'indifférence, peut-être à une certaine
négligence. (…) Trop peu de maternités sont
prêtes à accueillir aussi bien la mort que la vie.
- De nos
jours, quand une femme fait une fausse couche, on lui en donne
une justification médicale : c'était un œuf
clair (non fécondé), un fœtus porteur d'une
anomalie… N'est-ce pas pour elle un apaisement ?
Sans doute, dans la grande majorité des cas, était-ce
là un enfant qui n'aurait pas vécu de toute façon.
Reste que certains avortements spontanés restent inexpliqués,
que d'autres sont dus à des grossesses mal suivies ou négligées,
d'autres encore à des chocs affectifs. Une histoire personnelle
ou familiale compliquée, des relations difficiles avec
sa mère ou son conjoint, un désir d'enfant ambivalent,
tout cela joue à l'évidence sur le bon déroulement
de la grossesse. Mais l'essentiel, ce sont moins les causes
objectives de la fausse couche que le sens qu'on lui attribue
: telle jeune femme, enceinte pour la première fois,
sera persuadée d'être à jamais stérile
quand telle autre se consolera en se disant qu'au moins elle
ne l'est pas ! Le plus inquiétant, c'est bien sûr de
vivre des fausses couches à répétition sans
trop comprendre pourquoi.
- Là,
on ne fait pas l'économie d'une certaine culpabilité?
Elle n'est pas réservée à ces cas-là.
Nombre de femmes que je vois en psychothérapie expriment
le sentiment que leur fausse couche les punit de quelque chose
: certaines accusent une IVG pratiquée des années
plus tôt, quand elles ne se sentaient pas encore prêtes
à assumer une grossesse ; d'autres, leur âge
- " Ah ! Si j'avais moins attendu… "-, leur activisme professionnel,
une pratique sportive excessive, le fait d'avoir continué
à fumer… (…)
- La souffrance
d'une femme qui perd un enfant avant la naissance est-elle
d'autant plus grande que la grossesse est plus avancée ?
Difficile d'établir une hiérarchie dans la douleur, mais la
mort in utero- ce terme est réservé à la mort dans le ventre
de sa mère d'un fœtus de plus de 22 semaines- est terriblement
traumatisante (…). Mais même une fausse couche précoce peut
être très mal vécue, dans la mesure où elle signe la perte
de l'enfant rêvé.
- Comment
aider toutes ces femmes à effectuer leur " deuil de maternité
? "
D'abord en leur permettant d'en parler. On a toujours tendance,
quand une pensée douloureuse vous agrippe, à presser le pas
pour s'en éloigner le plus vite possible, dit Kundera dans
" la Lenteur. "»

"Pourquoi fait-on une
fausse couche ?"
La réponse du Dr Florence Allard, gynécologue,
Famille Chrétienne, n° 979, 17 octobre 1996
« Avant
la cinquième semaine, une fausse couche résulte d'un défaut
de nidation. La dentelle utérine peut être altérée par :
- un trouble hormonal par insuffisance du corps
jaune
(Ndlr - partie de l'ovaire sécrétant la progestérone, dite
" hormone de grossesse "), ou bien à la suite d'une contraception
à long terme ;
- une infection virale ou infectieuse ;
- la présence d'un corps étranger
(stérilet, abortif qui n'empêche pas toujours
une grossesse).
- De cinq à neuf semaines de grossesse, la nidation
(Ndlr - installation de l'œuf dans l'utérus) ayant
eu lieu, l'embryon est en germe au milieu de l'œuf.
Une fausse couche peut alors se produire :
- pour des raisons génétiques
: l'embryon ne se développe pas, on parle alors d'"
œuf clair " ;
- pour des raisons mécaniques, à
savoir une malformation de l'utérus, soit congénitale
(cela peut se corriger chirurgicalement), soit due à la
présence d'un fibrome, soit due à l'accolement l'une
à l'autre des deux parois musculaires à la
suite d'une intervention chirurgicale (cela peut aussi se
corriger chirurgicalement) ;
- pour des causes infectieuses : listérioses
(par le lait cru ou les produits fromagers, et dans ce cas,
le germe n'est détruit que par traitement), chlamydiose
(MST qui provoque plutôt des stérilités),
et toutes les infections virales ;
- pour des causes traumatiques : accident de
circulation, sports violents (ski, équitation...), ou encore
les micros vibrations de la voiture (il est prudent de ne
pas faire plus de deux cents kilomètres par semaine,
et de proscrire les grands trajets).
Les causes des fausses couches ultérieures
sont sensiblement les mêmes, sauf que la grossesse a
malgré tout poursuivi son cours.
Personnellement, j'instaure un traitement médical,
même léger, pour prendre la femme en charge après
sa fausse couche et aider à relever l'état général.
Il faut penser à proposer un arrêt de travail
lorsque le syndrome dépressif est important. »

"Une fausse couche
et après ?"
Florence BRIERE-LOTH, Famille Chrétienne,
n° 979, 17 octobre 1996
« Quoi de
plus banal apparemment quune fausse couche ? Elles sont
chaque année deux cent mille femmes à être
concernées. Pourtant, ce nest pas anodin : la
grande majorité des femmes souffrent de la perte du
bébé, dépriment même, certaines
en parlent encore des années après.
Comment les aider à faire le deuil de cet
enfant : et ainsi, à guérir de cette blessure
? Les réponses de médecins, de sages-femmes,
de psychologues, de prêtres et des témoignages
de femmes passées par cette épreuve.
" Le cur ne bat plus, a soudain annoncé
le gynécologue à léchographie.
Lembryon est sans doute mort. " Venue seule après
avoir déposé ses deux aînés à
lécole. Aliette accuse le choc. Elle en est à
son troisième mois et narrive pas à y
croire. " Cétait une grossesse très
facile, raconte-t-elle. Le mois précédent, javais
vu le bébé à léchographie,
il était bien vivant. Dun coup, tout sest
écroulé. "
Le médecin lui conseille une intervention
chirurgicale pour évacuer lenfant. La voilà
partie pour vingt-quatre heures à lhôpital.
" Le pire, cest quon ma mise avec les
femmes qui venaient pour une IVG. Une infirmière a
même cru que jétais là pour un avortement.
Ça ma fait très mal : nous désirions
tellement cet enfant. "
A son réveil, ce sont des torrents de larmes
: " Jai pleuré pendant une semaine, cétait
intarissable. Mon mari ma entourée, ma
beaucoup parlé : lui-même était terriblement
triste. Jai mis des mois à pouvoir en parler
sans pleurer : quelquun nous avait quittés ".
Voir le bébé bouger à léchographie
est un précieux atout médical, mais qui attache
encore plus la mère à son enfant. Elle en a
déjà une image difficile à oublier alors
quil mesure à peine dix centimètres. (Néanmoins,
on le verra plus loin, davoir une image de lenfant
facilite le deuil.)
Les femmes ne savent pas, la plupart du temps,
comment se déroule une fausse couche : on nen
parle pas : elles ny sont pas préparées.
Et découvrent brutalement une réalité
concrète quelles nimaginaient pas, surtout
si elles perdent le ftus de façon naturelle.
" Je ne savais pas quoi faire du placenta ", confie
Caroline, qui a perdu, chez elle, son troisième bébé
à dix semaines.
Pourquoi un tel silence ? Micheline Garel est
coauteur de " Une fausse couche et après ? "
(1). Psychologue à la maternité Baudelocque
(Paris) et ingénieur de recherche à lInserm,
elle a mené une enquête, en 1986, auprès
de femmes ayant subi une fausse couche, les suivant pendant
dix-huit mois après la perte de leur bébé.
" Cétait un sujet encore peu étudié
en France alors que les publications médicales anglo-saxonnes
abondaient. Sans doute subsiste-t-il encore dans les esprits
un caractère honteux attaché à la fausse
couche. "
Rares, même, sont les femmes qui le confient
à leur entourage. " Certaines nen parlent
à personne parce quelles ont le sentiment dun
échec dont elles sattribuent la culpabilité.
"
Après la fausse couche, une fois le bébé
évacué, il est très peu fréquent
dobtenir des explications de la part de son médecin,
et encore moins une indication sur le risque de déprime
qui va suivre. Toutes les femmes interrogées saccordent
à le dire : la plupart du temps, la mort du foetus
est annoncée brutalement, comme un incident de parcours.
Ainsi Mathilde, enceinte de son cinquième, qui sentend
dire par léchographe : " Ce nest pas
un bébé, cest une malformation. De toute
façon, il est mort, il faut lenlever ".
Tous nont pas de ces maladresses, mais tous
essaient de banaliser, dans lespoir de consoler, à
leur façon : " Ça arrive tous les jours
" ... " Vous avez déjà deux beaux
enfants "...
Le Dr Florence Allard, gynécologue, explique
: " Cest surtout quand la grossesse sarrête
avant la neuvième semaine que le médecin est
tenté de la considérer comme un non-événement.
Il faut le comprendre : dans les fausses couches précoces,
dans 90% des cas nous ne savons rien des causes qui les ont
produites, surtout lorsque nous sommes appelés alors
que laccident est déjà survenu. Impossible,
donc, de prescrire un traitement. Et le plus souvent, la nature
a déjà fait ce quil fallait. " Reste
à dire quelques mots de réconfort, pour lesquels,
il est vrai, nous sommes pour la plupart très mal préparés
".
Impression dêtre inutile, révolte,
colère, agressivité envers lentourage
ou refus de voir quiconque toutes avouent être
passées par un ou plusieurs de ces sentiments dans
le temps qui a suivi la perte de leur bébé.
Sans compter les pleurs, une tendance à linsomnie,
des troubles de lappétit, souvent boulimique,
et un intense fatigue.
Pour Sur Marie-Albert, petite sur
des Maternités catholiques et sage-femme, " sil
y a fausse couche, il y a blessure ". " La grande
majorité des femmes souffrent de la perte de leur bébé
", confirme Micheline Garel. Qui a été
alertée par le nombre de confidences sur le sujet reçues
en consultation à Baudelocque : " Les femmes évoquaient
toujours douloureusement une histoire de fausse couche ".
Et cela, même quand lenfant nest
pas particulièrement désiré. Sur
Marie-Albert se souvient dune femme terriblement déprimée
après sa fausse couche alors quelle avait conçu
cet enfant malgré un stérilet : " Elle
navait quune envie, cétait den
attendre un autre ! ".
Une fausse couche précoce peut déprimer
tout autant quune plus tardive ; tout dépend
de la personne et de son histoire. Généralement,
les fausses couches à partir de quatre mois de grossesse
laissent davantage de traces : cest un mini-accouchement.
Le plus douloureux, ce sont les fausses couches
à répétition. Et encore plus dans le
cas de Sophie, qui en est à sa cinquième et
na toujours pas denfant : " Je nai
plus despoir ". " Tant quil peut y avoir
grossesse, rien nest désespéré,
répond le Dr Allard. Il faut seulement suivre le cas
sérieusement par des analyses et un traitement, sans
oublier le nécessaire soutien psychologique ".
Physiquement déjà, létat
dépressif sexplique : le corps a mis en route
un processus de grossesse qui dun coup sarrête.
" Même si le phénomène est spontané,
explique le Dr Allard, il se produit une désescalade
des taux hormonaux, un processus métabolique et hormonal
qui fragilise la femme. " Clara, qui a perdu son cinquième
enfant à quatre mois, se souvient : " Cest
comme une naissance mais sans lenfant. De ce fait, on
a du mal à accepter toutes ces souffrances ".
Quant au moral, il est très atteint :
cest un projet cher qui sécroule brutalement.
" On sait que cest un enfant, on sy attache,
constate Nathalie qui a fait une fausse couche pour sa sixième
grossesse. On la aimé. " En trois ou quatre
mois de grossesse, on a eu le temps de penser à lavenir
avec un enfant de plus, et de lui donner une place dans la
famille.
" Cest dramatique pour les femmes
qui ont programmé leur enfant en fonction de leur plan
de carrière, remarque Micheline Garel. Quand on croit
tout maîtriser, leffet de surprise et la dépression
sont plus intenses. "
A cela sajoute un sentiment de culpabilité
: " Pratiquement toutes les femmes se sentent coupables.
Comme on ne leur donne pas de raison précise à
lévénement, elles tentent délaborer
un scénario qui permette de lintégrer
et le rendre cohérent ". On peut toujours se reprocher
quelque chose : avoir accepté telle surcharge de travail,
la garde dun enfant damis, tel voyage en voiture,
ou un rythme trop trépidant. (...)
Généralement, si le deuil a pu
se faire, la souffrance satténue en quelques
mois. " Je ne comprenais pas ce qui marrivait,
se souvient Caroline, cétait la première
fois de ma vie que je déprimais. Il ma fallu
deux mois pour intégrer cela dans ma tête et
dans mon corps. "
Deux mois cest peu, comparé à
Hedwige ou Clara qui ont dû attendre jusquau terme
prévu de la naissance pour se sentir mieux. "
Avant cette date, je narrivais pas à me remettre
en route. " " Il faut un temps de réparation
psychologique ", ajoute le Dr Florence Allard. Très
souvent, une nouvelle grossesse viendra parachever la guérison.
Mais avant de repenser à une nouvelle
grossesse, il est préférable dattendre
trois ou quatre mois, le temps de se sentir mieux, conseille
Sur Marie-Albert. Faute de quoi on court le risque de
navoir pas récupéré sa santé
et de reporter sur lenfant suivant une attente déçue
quil viendrait combler. Cest lourd à porter
pour un petit. " Ne faites pas de forcing, recommande
elle aussi le Dr Allard, attendez de connaître votre
désir profond. "
Malgré tout, les femmes ne peuvent sempêcher
dêtre parfois inquiètes à la grossesse
suivante, ayant expérimenté dans leur chair
leur impuissance devant la vie et la mort.
Comment parvenir à faire le deuil de cet
enfant ? " Il faut dabord aider les femmes à
reconnaître leur douleur, conseille Sur Marie-Albert.
Si elles nadmettent pas leur blessure, elles lenfouieront
, et nen seront jamais libérées. "
Sur Marie-Albert essaie le plus possible
de visiter les femmes qui viennent à Sainte-Félicité
(Paris) pour une fausse couche. " Je leur fais comprendre
que leur peine est normale : deux mois damour ne seffacent
pas dun coup ; lenfant a pris place dans leur
vie pour ne plus jamais sen aller. Elles sy étaient
attachées, il faut maintenant sen détacher.
Il serait inquiétant de ne pas pleurer. "
Même si lentourage continue daffirmer
que ce nest pas grave, " il ne faut pas gommer
cet événement, affirmer Marie Belleil, qui a
perdu son sixième enfant à quelques jours du
terme. Si notre tête dis que ce nest pas grave,
notre cur et notre corps crieront linverse ".
Pour cela, il faut pouvoir parler, et être
écoutée. Toutes les femmes témoignent
de limportance davoir pu exprimer leur tristesse
à quelquun qui ne fuyait pas la réalité.
" Il ne faut pas garder sa peine comme un abcès
qui ne serait pas vidé ", constate Aliette. "
Si la femme ne parle pas, continue Sur Marie-Albert,
osez aborder le sujet avec elle, dites-lui que cest
dur ce qui lui arrive ; cest une façon de respecter
sa souffrance. "
La plupart du temps, cest le mari le mieux
placé pour jouer ce rôle daccompagnement.
Lépoux de Caroline a pris deux jours de congé
pour être à ses côtés : " il
a compris que pour moi cétait important, et lui-même
la vécu comme une souffrance ". Hedwige,
elle, a énormément parlé avec son mari
: " Les hommes se remettent plus vite que nous : je me
force à lui exprimer mes difficultés, mes réticences,
pour quil comprenne bien où jen suis. Dautres
maris, en revanche, ont du mal à comprendre la souffrance
de leur femme : " Pour lui, ce nétait pas
un bébé... ".
Certains rites peuvent aider à lapaisement.
" Croyants ou non, donnez un nom à votre enfant,
pour quil existe, affirme Sur Marie-Albert. Cela
permet de le personnaliser et de bien le situer par rapport
au suivant, qui ne doit pas le remplacer. " " Les
rites traditionnels, le fait de pouvoir organiser une cérémonie,
facilitent le travail du deuil, confirme Micheline Garel.
Quand la fausse couche est tardive, certaines femmes font
un enterrement, et cela les apaise beaucoup. Cest la
raison pour laquelle, quand la grossesse est avancée,
on propose maintenant de voir le foetus : on sest rendu
compte que le fait de voir lenfant aidait les mères
à appréhender la réalité, et à
laccepter. " (...)
Peu à peu, on découvre le sens
de cette épreuve, ou du moins ses fruits. " Ce
deuil ma ouvert le cur, je me sens plus proche
de ceux qui souffrent, je ne leur parlerai plus de la même
façon ", remarque Hedwige. Même constat
de la part de Marie Belleil : " Jai compris que
la vie tient à peu de choses, cest un cadeau
quil ne faut pas gâcher. (...) »
(1)" Une fausse couche et après ?
", Micheline Garel et Hélène Legrand, Editions
Albin Michel, 1995
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