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Deuil anté-natal

"La mort
de l'enfant reste un tabou très fort"
La Croix, 30 octobre 2002
"Lorsque l'enfant
ne paraît pas"
Entretien Muriel Flis-Trèves, Madame Figaro, mars 2001
"Accompagner le deuil"
Alternative santé-L’impatient, mars 2001

"La mort
de l'enfant reste un tabou très fort"
La Croix, 30 octobre 2002
«
" La mort de l’enfant reste
un tabou très fort, qui conduit à l’isolement
des parents, explique Marie-Frédérique Bacqué,
auteur de plusieurs ouvrages sur le deuil (*). D’un
côté, ce sont les parents eux-mêmes qui
s’isolent : pris dans un mouvement de culpabilité,
ils s’autosanctionnent en se refusant au monde, en évitant
d’entrer en contact avec l’entourage. Et les autres
parents ont tendance à les fuir, car ils en ont peur
: ils ont peur d’être touchés, émotionnellement,
ou réellement, par une espèce de superstition
selon laquelle la mort serait contaminante."
(…) Nadine Beauthéac, ethnosociologue
et administratrice de l’association "Vivre son
deuil Parie-Ile-de-France" vient d’écrire
un livre sur le deuil (**). « On vit dans une société
qui ne sait pas manier les mots du chagrin, déplore-t-elle.
Et il est impudique de le faire. Passé le choc du début,
les parents en deuil son amenés très vite, sous
la pression sociale, à ne plus pouvoir en parler. On
leur demande de faire le deuil le plus vite possible. Or le
deuil d’un enfant, c’est très long, beaucoup
plus long que ce que la société imagine. »
Cette accélération sociale du deuil est encore
plus forte, souligne-t-elle, lorsque l’enfant décédé
est un nouveau-né. « Quand au bout de quelques
mois, de quelques années, les parents qui ont perdu
un bébé expriment des signes de souffrance,
l’entourage (qui souvent n’a pas connu l’enfant)
va leur renvoyer « qu’il était si petit
», qu’il faut « qu’ils l’oublient
», et qu’ils « tournent la page ».
(…)
Un travail qui peut se faire seul, mais aussi
et de plus en plus avec l’aide des autres. « Ce
qui peut permettre d’aller plus vite, souligne Nadine
Beauthéac. Car il est terrible de se dire que des souffrances
ont pu se taire si longtemps. Telles celles de cette mère,
venue récemment se présenter à "Naître
et Vivre" en disant : « J’ai perdu mon bébé
il y a vingt ans : il avait 3 mois… »
»
(*) "Le deuil à vivre",
éd. Poches, Odile Jacob, 2000.
(**) "Le deuil. Comment y faire face ? Comment le surmonter
?", éd. du Seuil, 2002 ou "Apprivoiser l'absence
: adieu mon enfant.", éd. Fayard, 1992.
"Lorsque l'enfant ne
paraît pas"
Entretien avec Muriel Flis-Trèves,
Madame Figaro, mars 2001
« Les grossesses
qui finissent mal ? Un sujet tabou dans notre société
qui a tendance à oublier la souffrance des femmes.
La psychiatre et psychanalyste Muriel Flis-Trèves rompt
le silence :
Dans le service où je travaille comme
psychiatre et psychanalyste, à l'hôpital Antoine-Béclère
de Clamart, je suis tellement souvent confrontée à
la souffrance de ces femmes qui perdent en cours de grossesse
le bébé qu'elles attendaient ! (
)
Quand l'un de vos proches meurt, vous avez d'ordinaire des
éléments auxquels vous raccrocher, un corps
à honorer, des traces matérielles à explorer,
des souvenirs à cultiver. Mais que reste-t-il d'un
enfant jamais né, jamais tenu dans les bras, jamais
caressé. (
) C'est non pas le deuil d'un passé
que l'on est appelé à faire, mais bien le deuil
de tout un avenir.
-
Vous parlez de blessure narcissique .
(…) Parce que perdre ce bébé, c'est aussi, surtout pour les
femmes qui sont enceintes pour la première fois, se voir refuser
l'accès à une nouvelle identité sociale, celle de mère de
famille, la qualité qui fera enfin d'elles les égales de leurs
mères. (…) Et puis, cette mort qui intervient au sein même
de leur propre corps, c'est un peu la leur, certaines femmes
la vivent vraiment comme une mutilation. (…)
- D'autant plus douloureusement
ressentie que ce bébé en pointillé, elles
ont déjà fait sa connaissance !
Vous avez raison : les progrès de l'imagerie médicale
permettent une personnalisation précoce du ftus
impensable jusqu'ici. (
) L'image échographique
ornera la première page de l'album de bébé.
Même si elle doit rester le seul et unique souvenir
de son passage sur la terre.- D'autant plus douloureusement
ressentie que ce bébé en pointillé, elles
ont déjà fait sa connaissance !
Vous avez raison : les progrès de l'imagerie médicale
permettent une personnalisation précoce du ftus
impensable jusqu'ici. (
) L'image échographique
ornera la première page de l'album de bébé.
Même si elle doit rester le seul et unique souvenir
de son passage sur la terre.
- Cette souffrance de la
mère confrontée au brusque arrêt de sa
grossesse est, selon vous, d'autant plus lourde à porter
qu'elle est niée par l'entourage.
Oh, ce n'est pas méchanceté, bien au
contraire ! Les proches pensent qu'en n'en parlant pas, en
faisant comme si rien ne s'était passé, ils
éviteront de remuer le fer dans la plaie. Ou alors,
ils abreuvent la jeune femme de paroles lénifiantes,
du style : " Ce n'est pas grave
Tu en auras d'autres
Tu sais, ça arrive tout le temps
D'ailleurs,
moi aussi
". Ce qui n'est pas faux, puisqu'on estime
à 15%, voire à 20% ou 25%, le nombre de grossesses
qui débouchent sur un avortement spontané. Mais
les femmes vivent très mal ce silence qui rend encore
plus douloureux leur chaos intérieur.
- Elles ont en plus à
faire face à l'indifférence du corps médical
?
Sinon à l'indifférence, peut-être à
une certaine négligence. (
) Trop peu de maternités
sont prêtes à accueillir aussi bien la mort que
la vie.
- De nos jours, quand une
femme fait une fausse couche, on lui en donne une justification
médicale : c'était un uf clair (non fécondé),
un ftus porteur d'une anomalie
N'est-ce pas pour
elle un apaisement ?
Sans doute, dans la grande majorité des cas, était-ce
là un enfant qui n'aurait pas vécu de toute
façon. Reste que certains avortements spontanés
restent inexpliqués, que d'autres sont dus à
des grossesses mal suivies ou négligées, d'autres
encore à des chocs affectifs. Une histoire personnelle
ou familiale compliquée, des relations difficiles avec
sa mère ou son conjoint, un désir d'enfant ambivalent,
tout cela joue à l'évidence sur le bon déroulement
de la grossesse. Mais l'essentiel, ce sont moins les causes
objectives de la fausse couche que le sens qu'on lui attribue
: telle jeune femme, enceinte pour la première fois,
sera persuadée d'être à jamais stérile
quand telle autre se consolera en se disant qu'au moins elle
ne l'est pas ! Le plus inquiétant, c'est bien sûr
de vivre des fausses couches à répétition
sans trop comprendre pourquoi.
- Là, on ne fait
pas l'économie d'une certaine culpabilité ?
Elle n'est pas réservée à ces cas-là.
Nombre de femmes que je vois en psychothérapie expriment
le sentiment que leur fausse couche les punit de quelque chose
: certaines accusent une IVG pratiquée des années
plus tôt, quand elles ne se sentaient pas encore prêtes
à assumer une grossesse ; d'autres, leur âge
- " Ah ! Si j'avais moins attendu
"-, leur
activisme professionnel, une pratique sportive excessive,
le fait d'avoir continué à fumer
(
)
- La souffrance d'une femme
qui perd un enfant avant la naissance est-elle d'autant plus
grande que la grossesse est plus avancée ?
Difficile d'établir une hiérarchie dans la douleur,
mais la mort in utero- ce terme est réservé
à la mort dans le ventre de sa mère d'un ftus
de plus de 22 semaines- est terriblement traumatisante (
).
Mais même une fausse couche précoce peut être
très mal vécue, dans la mesure où elle
signe la perte de l'enfant rêvé.
- Comment aider toutes
ces femmes à effectuer leur " deuil de maternité
? "
D'abord en leur permettant d'en parler. On a toujours tendance,
quand une pensée douloureuse vous agrippe, à
presser le pas pour s'en éloigner le plus vite possible,
dit Kundera dans " La Lenteur. "
»
" Accompagner
le deuil"
Alternative santé-L’impatient
n°276, mars 2001
« Filmé,
soigné, sollicité… Le fœtus est aujourd’hui
une personne. Mais que se passe-t-il lorsque, au-delà
de trois mois de grossesse (…), le bébé
tellement attendu décède ? Pendant longtemps,
(et encore trop souvent), les équipes médicales
ont choisi le silence. Le Pr Didier Lemery, gynécologue
obstétricien du CHU de Clermont-Ferrand, se rappelle
ses débuts : "Nous devions baptiser l’enfant,
puis vite le dissimuler. Nous n’avons commencé
à le montrer aux parents que dans les années
80."
Au CHU de Lille, sa consœur, le Dr Anne-Sylvie Valat
se souvient aussi : "On faisait tout pour éviter
que les parents ne souffrent. On endormait la mère,
on cachait l’enfant, on parlait de l’avenir…
Les couples en sortaient souvent en mauvais état."
Ce déni, qui tendait à interdire le deuil, n’était
pas sans conséquence pour les couples.
Indispensables rituels
Le deuil, pour se faire, nécessite l’existence
de "traces", explique Geneviève Delaisi de
Parsceval, psychanalyste en gynécologie obstétrique
à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris,
et auteur de nombreux textes sur le sujet : "Le deuil
se fera d’autant mieux que les parents auront des traces.
C’est pour cela qu’actuellement des rituels se
mettent en place là où il y avait du déni
(…)."
Ainsi, il y a six ans, à l’hôpital
Jeanne de Flandre, à Lille, Henri et Cécile
ont rencontré attention et appui lors de la perte de
leurs jumelles, à cinq mois de grossesse. "Quand
j’ai voulu voir mes filles, raconte Cécile, on
m’a dit : elles sont belles. Je suis restée longtemps
près d’elles, d’abord seule puis avec mon
mari. Nous les avons prises dans nos bras. Ensuite, le Dr
Valat, l’obstétricienne, nous a expliqué
ce qui c’était passé et le Dr Dumoulin,
qui s’occupe des parents dans le deuil, nous a demandé
ce que nous voulions faire avec les petites."
D’abord indécis, ils suivent les conseils du
médecin. Ils ont prénommé leurs filles,
les ont photographiées, ont bénéficié
de certificats de naissance délivrés par la
maternité, ont organisé des obsèques,
suivies d’une inhumation dans le "carré
des anges" au cimetière de Lille, réservé
aux nouveau-nés à partir de quatre ou cinq mois
de grossesse. Le retour à la maison a été
difficile, mais Cécile a encore été accompagnée
par les appels téléphoniques du Dr Dumoulin.
(…)
Cette dernière rappelle le principe fondamental
de son accompagnement : "Dès cet âge-là,
nous considérons un fœtus comme un enfant, et
une femme enceinte comme une mère, pas comme une personne
malade."
"L’objectif n’est pas forcément que
tout le monde voie son enfant, poursuit le Dr Valat, gynécologue
obstétricienne, mais qu’on en ait la possibilité."
Une enquête menée en 1997 à la maternité
auprès des parents de 144 enfants décédés
(…) révèle que, dans leur grande majorité,
ceux-ci acceptent plutôt bien l’accompagnement.
(…) Seuls moins de 4% des couples refusent (…).
Femmes et hommes ne réagissent pas de
la même façon. Fabrice et Sylvie avaient déjà
un enfant lors du décès de leur petite fille
à huit mois de grossesse : "Quand j’ai accouché
de cet enfant mort, j’entendais les autres femmes mettre
au monde leur enfant et je me disais : pourquoi cela nous
arrive à nous ? C’était fondamental pour
moi d’acheter une tombe et d’organiser un enterrement
-auquel mon fils est venu."
Fabrice, malgré son chagrin, était surtout préoccupé
de la santé de sa femme.
Des associations de parole et d’écoute
Des associations d’aide et de partage
sont en train de naître. (…) Cécile est
convaincue : "Quand on perd un enfant, il ne faut pas
rester seul. Parler à d’autres qui ont vécu
la même chose peut aider. Il faut apprendre à
ne pas vivre le deuil comme un échec, mais comme une
épreuve que l’on dépasse, dans la perspective
d’avoir un ou plusieurs autres enfants"…
(…)
Mme Bacqué, psychologue de l’association "Vivre
son deuil", à Paris, se rappelle cette femme de
90 ans, qui, lors du décès d’un proche,
"se lamentait sur la disparition d’un fœtus
alors qu’elle avait 18 ans. La perte d’un enfant
avant ou au moment de la naissance est une perte réelle,
mais aussi fantasmée. Pour vivre et avoir d’autres
enfants, il est essentiel de faire ce deuil, de désinvestir
l’objet qui avait été investi et d’inscrire
l’enfant mort dans la généalogie de la
famille. Il a une place". »
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