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Le déni de grossesse

"Julie avait
18 ans quand elle s'est rendue aux urgences pour des douleurs
au ventre" Nouveau !
Libération 19 avril 2007, Charlotte Rotman
"Le déni
de grossesse"
Elle, mars 2000
"Enceinte sans le savoir"
20 ans, 2000
"
Déni de grossesse : la force de l’inconscient"
Interview d’A.Laban, psychologue, Le Figaro, mars 2000

"Julie avait 18 ans quand elle s'est rendue aux urgences pour des douleurs au ventre"
Libération 19 avril 2007, Charlotte Rotman
« Julie est la mère de Manon, 4 ans et demi, et de Maëlis, presque 2 ans. La naissance de sa fille aînée a été une véritable surprise, pour elle comme pour son entourage.
«On est le 4 novembre 2002. Je me suis réveillée
la nuit avec un vrai mal de ventre. Je n'avais jamais ressenti
une douleur pareille. Cela me faisait mal, puis ça s'arrêtait.
Je pensais que c'étaient mes règles. Mais ça ne passait pas.
Mon copain a appelé une ambulance. Aux urgences, on m'a diagnostiqué
une colite néphrétique et donné du Spasfon. J'attendais seule
dans un box. Un deuxième médecin a dit la même chose. Je me
suis mise à vomir. Un troisième médecin a dit : "Il doit
y avoir quelque chose." On m'a fait des analyses de sang
et d'urine, et on m'a dit que j'étais enceinte, que j'étais
en début de grossesse, que je devais faire une fausse couche.
«A l'échographie, les médecins se sont décomposés.
Ils m'ont dit : "Vous êtes à terme." J'ai demandé
: "Ça veut dire quoi ?" J'ai pleuré, je ne me voyais
pas avec un enfant à 18 ans. J'ai crié, j'ai dit que ce n'était
pas possible. Une sage-femme a fait sortir tout le monde et
m'a dit "calmez-vous, c'est déjà arrivé à une femme que
j'ai accouchée". Mon copain est arrivé. Il m'a dit :
"Ne t'inquiète pas, on va gérer." Puis on m'a fait
la péridurale, je ne souffrais plus. On avait peur que le
bébé soit tout petit, je repensais que j'avais fait la fête,
bu.
Une heure plus tard, elle était là. 3,3 kg pour
48 cm. Ils l'ont posée sur moi, puis dans une petite chauffeuse.
Je l'ai regardée dans les yeux pendant une heure, c'était
ma fille. Durant trois jours, on ne savait pas quel prénom
lui donner. On l'appelait Surprise. Je ne m'explique toujours
pas ce qui s'est passé. Ce n'était pas un déni : je ne savais
pas. J'avais mes règles parce que je prenais la pilule. J'avais
pris 3 kg, mais comme j'étais en apprentissage pâtisserie,
je pensais que c'étaient les gâteaux. Deux ans après, je suis
tombée enceinte, toujours malgré la pilule. Mais cette fois
je l'ai su tout de suite. J'ai pris plus de 20 kg. Et j'ai
adoré être enceinte.»

"Le déni de grossesse"
Elle n°2829, 20 mars 2000
« Il y
a 10 ans, Françoise, infirmière scolaire, était
en poste dans un lycée de Bretagne. Un soir, vers 23
heures, une élève sonne à l'infirmerie. " Une
gamine de 15 ans, bien charpentée, vêtue d'une
simple chemise de nuit. Elle avait mal au ventre et voulait
un cachet ", se souvient l'infirmière. Passer à côté
d'une crise d'appendicite est la hantise de toute infirmière
scolaire. Françoise demande alors à l'élève
de s'allonger un moment. En soulevant sa chemise de nuit,
stupéfaite, elle voit la forme d'un bébé se dessiner
sous le ventre de l'adolescente. " La petite avait déjà
perdu les eaux et ne semblait pas réaliser ce qui lui
arrivait ". L'infirmière contacte d'urgence le médecin
et tente doucement d'établir le dialogue avec la jeune
fille avant son transfert à l'hôpital. " Elle ouvrait
de grands yeux et me répétait : " Non, je n'ai
rien, j'ai juste mal au ventre. " " Quelques heures après,
elle donnait naissance à une petite fille. Dix ans plus tard,
la crainte d'être passée à côté d'un drame taraude
encore l'infirmière. Personne n'avait rien soupçonné.
Et l'adolescente ne s'était pas confiée.
Des cas exceptionnels ? Plus fréquents
qu'on ne l'imagine, affirment psychiatres, psychologues et
gynécologues. Clairement répertoriés
comme cas de " déni absolu ". Un mécanisme de
défense puissant, rempart inconscient pour échapper
au drame dans des situations limites ou de survie. (…) " Le
déni n'a rien à voir avec le secret ni avec le mensonge,
insiste le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron. Dans
le déni, ce que l'on ne raconte pas aux autres, on
ne se le raconte pas non plus à soi-même. "
Mais le déni de grossesse n'engage pas
seulement l'aspect psychologique. Aucun signe habituel de
grossesse n'est perçu comme tel. (…) " Même si, chaque
jour, elle ressent les preuves de sa grossesse, une femme
qui est dans le déni total n'" entendra " rien, explique
David Elia, gynécologue. Chaque réponse est
alors " adaptée " pour être conforme à la négation
de son état. Le ventre et les seins grossissent ? Simple
prise de poids. L'absence de règles ? Cela arrive.
Des saignements, des règles irrégulières ? Quelque
chose qui " tape " dans le ventre ? Des coliques ou des gaz.
(…)
Comme cette jeune fille, blonde et diaphane,
au corps moulé dans un jean et un tee-shirt, reçue
en consultation de psychologie par Sophie Marinopoulos, psychologue
clinicienne en milieu hospitalier. Un cas de " levée
tardive de déni ", à 7 mois et demi de grossesse. A
la maternité, Sophie Marinopoulos se souvient avoir fait plusieurs
aller-retour entre la chambre de la jeune maman et la pouponnière,
tant il lui était difficile de faire le lien entre
le corps menu de l'adolescente et le gros bébé
joufflu de 4 kilos.
Ghadha Hatem, gynécologue-obstétricienne
et médecin-chef à la maternité des Bluets, à
Paris, reçoit, elle aussi, des adolescentes et des femmes
mûres, dont certaines déjà mères,
à qui elle apprend une grossesse de 4, 6 ou même 8 mois. La
gynécologue et son équipe de sages-femmes savent combien l'issue
de ces grossesses longtemps niées peut s'avérer
dramatique. (…)
Le déni n'a pas de classe sociale, ni
d'âge. Et il est " contagieux ". L'entourage d'une femme
dont ni l'attitude ni le corps ne montrent les codes habituels
de la grossesse ne prendra pas forcément conscience
de son état. (…) Comment alors, le déceler,
aider ces femmes en souffrance et en grande solitude ? En
cessant d'ignorer cette part d'ombre qui est en chacun de
nous. Cette ambivalence entre désir d'enfant et difficulté
à être parent. En osant questionner l'autre,
quitte à se tromper, répondent psys et gynécologues.
Le déni " ne tombe pas du ciel ". Il se construit,
bien souvent, après qu'on eut déjà été
confronté, autour de soi, à ce mécanisme, même
si celui-ci concernait d'autres sujets que la maternité.
»

"Enceinte sans
le savoir"
20 ans, 2000
« Il est
fréquent de voir arriver aux urgences des jeunes filles
qui se plaignent de maux de ventre terribles ou disent avoir
fait énormément pipi : en fait ce qu’elles
ignorent (consciemment du moins), c’est qu’elles
sont sur le point d’accoucher ! Cela s’appelle
le "déni de grossesse".
Souvent, elles en sont au septième ou
huitième mois de leur grossesse, mais ont tout fait
pour se le cacher (le bébé bouge : non, non,
ce sont des gaz !) et aussi, bien sûr, le cacher à
leurs parents dont elles redoutent extrêmement la réaction.
Du coup, elles rentrent toujours dans leur jean taille 36,
n’ont pris que deux ou trois kilos et le bébé
(à l’arrivée bien portant et plutôt
dodu !) s’est développé là où
il le pouvait, jusque dans le dos !
Dès que les médecins leur disent
qu’elles sont enceintes et que les parents sont mis
au courant, il n’y a plus cette résistance musculaire
au niveau de la paroi abdominale, les filles se détendent
physiquement et psychologiquement et leur ventre s’arrondit
vite (en moins d’une semaine !)
Le bébé a enfin sa place ! En général,
on a constaté que ces filles accueillaient plutôt
bien leur bébé et qu’elles ne l’abandonnaient
pas. D’ailleurs, ce déni de grossesse peut être
aussi interprété comme une sorte de protection
contre une éventuelle IVG que les parents auraient
certainement exigée. »
" Déni
de grossesse : la force de l’inconscient"
Interview d’Alix Laban, psychologue,
Le Figaro, 6 mars 2000
« -
Qu’appelle-t-on un déni de grossesse ?
La reconnaissance tardive d’une grossesse. Une femme
-généralement une adolescente- va tomber enceinte
et -par crainte de s’avouer son état et de l’avouer
à son entourage- va refuser d’admettre sa nouvelle
situation. Son ventre et ses seins se développeront
à peine, elle ne vomira pas et continuera même
à avoir de petits saignements qu’elle prendra
pour ses règles.
Il y deux types de déni : la dissimulation et la négation
totale. Dans le premier cas, la jeune fille sait qu’elle
est enceinte, mais décide secrètement de l’oublier,
vit au jour le jour, sans jamais se soucier du lendemain.
Dans le second cas, elle soupçonne très vaguement
son état, s’achète un test de grossesse
en pharmacie, mais ne va pas jusqu’à l’utiliser.
Une partie d’elle-même sait qu’il y a un
petit être en train de grandir en elle, l’autre
ne le sait pas. Le jour où l’enfant naît,
c’est la surprise générale.
Aussi incroyable que cela puisse sembler, il en va de même
pour ses proches… qui, évidemment, s’en
veulent de n’avoir rien vu. Pourtant, en dépit
de leur meilleure volonté, ils ne le pouvaient pas.
Ici, l’inconscient de la jeune fille est plus fort que
tout.
- Comment se passe
l’accouchement ?
Heureusement, le plus souvent, fort bien. Vers 5, 6 ou 7 mois,
à l’occasion d’une visite de routine chez
le médecin, la jeune femme s’entend révéler
qu’elle porte un enfant, et finit sa grossesse normalement.
Ce sont généralement ces femmes-là qui
accouchent sous X. Il est cependant des cas rares où
même un gynécologue aguerri peut se faire abuser
et ne rien détecter. Dans les cas les plus extrêmes,
la mère va soudain être prise de douleurs, se
rendre aux toilettes et soudainement accoucher.
Sous l’emprise de la panique, devant la vue du sang,
pour effacer de sa mémoire ce qui vient de lui arriver,
elle pourra aller jusqu’à cacher son nouveau-né
sous un lit, dans un placard ou un carton à chapeau.
L’évidence même du lieu où elle
abandonne le nourrisson prouve qu’elle est dans un état
second. »
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