
DEUIL ANTE-NATAL
"Mon
médecin (…) était gêné,
muet"
Elisabeth, Alternative santé, 2001
«
Il y a quatre ans, j’ai perdu mon fils Jules à
sept mois de grossesse. Lors d’une échographie
de routine, mon médecin a paniqué en voyant
le bébé mort. Il était gêné,
muet, comme les autres médecins à l’hôpital.
Après l’accouchement, ils ont jeté un
drap sur le corps du bébé et ils l’ont
emporté. Je ne me suis sentie ni une personne, ni
une femme, mais comme une vache.
»
"Que
lon puisse leur donner un prénom, les noter
sur létat civil"
Eugénie, Santé Magazine,
n° 311, novembre 2001
« Je
souhaiterais que lon considère les bébés
nés et décédés avant 28 ou même
22 semaines de grossesse comme étant des enfants
à part entière, et non des ftus ou des
embryons, afin que lon puisse leur
donner un prénom, les noter sur létat
civil et quils aient droit à une sépulture
décente. Jai écrit au ministère
de la Solidarité et il ma été
répondu quon travaillait à une réforme
de létat-civil à ce sujet. Quelle que
soit la durée de vie de lenfant, même
si cette vie na été possible quin
utero, sa venue a été désirée
et attendue avec amour. Il doit donc être reconnu
en tant que personne. »

DEUIL POST-NATAL
"Nubia
est née le 26 mai 1998, elle est morte à 11h25"
Jocelyne
et Laurent, extrait du livre blanc de l'association ANAA
«
Sa vie a duré 42 semaines et 5 heures à notre
premier bébé. La joie de son papa n'avait
d'égale que la mienne, notre rêve de bonheur
à 3 avait pris corps dans mon ventre. Neuf mois d'attente,
d'espoir, de projets, neuf mois merveilleux. La première
rencontre à l'échographie, ses premiers mouvements,
nos jeux avec elle à travers mon ventre, l'achat
de ses premiers vêtements, la décoration de
sa chambre et puis enfin le jour de sa naissance.
Et là soudain, tout s'est mis à
aller mal. Une césarienne en urgence sous anesthésie
générale et mon bébé en réanimation
à mon réveil, entre la vie et la mort. Son
papa n'a pu que l'apercevoir (...). Personne ne l'a laissé
approcher sa fille, ne lui a permis de lui parler, lui qui
était père depuis 9 mois. Lorsqu'il arrivera
dans le service de réanimation néonatale,
Nubia vient juste de mourir. On lui proposera alors de la
voir, ce qui lui avait été interdit lorsque
Nubia était vivante. Mais ne lui restait plus en
tête que l'idée de me rejoindre et de me prévenir.
Lorsqu'il est entré dans ma chambre
et m'a dit que notre petite était morte, le monde
a cessé d'exister. Le vide, un immense vide m'a envahie
avant même la souffrance. Plus tard, je demandais
à aller voir ma fille mais, en raison de mon état,
cela ne put se faire que trois jours après. Trois
longues journées de désespoir pendant lesquelles
je conservais l'espoir fou d'une erreur.
Et puis l'attente au dépositoire pendant
qu'on la préparait pour notre rencontre. Enfin la
porte s'est ouverte, un petit berceau blanc aux parois translucides
et à l'intérieur notre fille. Nous nous sommes
approchés d'elle, serrés l'un contre l'autre,
effrayés mais portés par le désir de
nous retrouver tous les 3.
Elle était si jolie avec son abondante
chevelure noire, son petit nez identique au mien, de grandes
mains comme nous deux qui avons "des mains de pianistes".
Et alors que je pensais lire sur son visage les marques
de sa souffrance, elle avait l'air si paisible, sa bouche
semblant esquisser un sourire. Je n'en revenais pas d'avoir
pu concevoir un si beau bébé. Nous sommes
restés là à la contempler, si malheureux,
la vue brouillée par les larmes mais nous avons pu
lui dire combien nous l'aimions et combien notre amour pour
elle serait aussi éternel que cette minute. Mon seul
regret est de ne pas l'avoir prise dans mes bras. J'aurais
pu rester là à l'infini (...).
Ma mère pensait ne pas pouvoir supporter
l'idée de la voir mais penser qu'elle n'aurait pas
d'image de Nubia était encore plus insupportable.
Finalement, les quatre grands-parents sont allés
voir leur petite fille ensemble et si ce fut pour eux aussi
un instant d'une douloureuse émotion, ils ne l'ont
regretté à aucun moment.
La dernière fois que nous vîmes
Nubia, ce fut le 11 juin 1998, jour de son enterrement,
elle avait dans les bras le petit lapin rose offert par
sa grand-mère. Un dernier instant seuls avec elle,
puis l'effroyable chemin derrière le corbillard qui
emportait le petit corps de notre éternel bébé
(...).
Tous ces jours à la clinique, nous les
avons vécus comme un cauchemar, un cauchemar désespéré,
douloureux, injuste, révoltant mais comme hors du
temps. Le retour à la maison, la chambre vide, le
ventre vide, cela, c'était la réalité.
Il n'y avait plus ni nuits ni jours, il n'y avait que l'absence
et la présence envahissante de cette absence. Parfois,
lorsque je m'endormais épuisée de souffrance,
j'avais la sensation au réveil que Nubia était
encore dans mon ventre, je sentais bouger ses petits pieds,
là, contre mon coeur. Je n'avais qu'une envie, la
rejoindre. Mon compagnon dans sa douleur ne supportait pas
d'entendre parler de sa fille et j'en avais besoin. Aussi
un jour, je décidais d'aller voir une psychiatre
pour essayer de faire quelque chose pour continuer à
vivre, cette immense douleur, la colère, la culpabilité,
il fallait que je les sorte de moi sinon elles allaient
me tuer.
Grâce à ce travail, Nubia a pris
sa place dans ma vie, dans notre couple et dans notre famille
et je n'ai pu la laisser mourir qu'après l'avoir
fait vivre par la parole. Ce cheminement est long, long
et chaotique, à la merci des dates anniversaires,
d'un bébé dans la rue, d'une parole maladroite,
d'une publicité, de Noël, d'une odeur, mais
on avance tous les jours un peu (...).
Les premiers temps je regardais sa photo tous
les jours (...). Aujourd'hui, je porte au poignet un bracelet
avec un médaillon gravé au nom de Nubia ,
elle est le premier maillon de notre famille et j'espère
y rajouter un médaillon pour chacun de nos enfants
à venir. Car si Nubia est morte, l'amour qui lui
a donné la vie et que nous éprouvons l'un
pour l'autre est lui, toujours bien vivant. »

"Seul
un travail de deuil m'a permis de me relever"
Sophie, Lettre n°10 de l'association Elisabeth Kübler-Ross
(http://ekr.France.free.fr),
août 1996.
«
Au petit matin du 28 mai 1983, à l'âge de 22
ans, je mettais au monde mon premier enfant tant attendu
depuis ma petite enfance...
Le lendemain, montrant de grands signes de détresse,
Bruno est évacué dans un centre hospitalier
sans que je le revoie, le pédiatre me l'ayant déconseillé...
Après une erreur de diagnostic et plusieurs tentatives
de réanimation, Bruno rendait son dernier souffle
le dimanche 29 mai à 17 heures, jour de la fête
des Mères, des suites d'une septicémie foudroyante...
Mes amis se sont détournés de moi. (…)
Le sujet était systématiquement évité
malgré mes nombreuses tentatives pour partager mon
chagrin. Mes parents eux-mêmes, trop en peine de me
voir tant souffrir, ne savaient comment m'aider. Le "mal-être"
s'est installé pendant des années ; psychothérapies
et arrivée de deux autres beaux bébés
ne l'ont pas chassé. La tristesse et l'angoisse étaient
présentes, souvent enfouies mais prêtes à
jaillir et à me submerger...
En 1990, mon fils Hugo, alors âgé de 4 ans,
nous a tout simplement ouvert les yeux sur la réalité.
Il nous a dit : "mais puisque Bruno est perdu, où
s'est-il perdu ?". Eh oui, la langue française
est parfois bien significative ! Nous disions effectivement
que nous avions "perdu" notre enfant.
J'ai alors réalisé
(7 ans après) que je l'avais vraiment perdu, même
pas enterré, ni posé une seule question sur
ce qu'il était devenu : je l'avais laissé
partir sans savoir ni où, ni comment (avec le recul
ça me paraît incroyable !).
Après des recherches, nous avons retrouvé
l'endroit où ses cendres avaient été
répandues et nous l'avons enterré dans le
caveau de famille du petit village de mes grands-parents.
C'était un jour merveilleux : je retrouvais ce fils
perdu. Je le reconnaissais : il était né,
puis était mort, mais il n'était pas disparu,
ni abandonné, il était là.
Mon "travail" de deuil n'était pas pour
autant terminé. Grâce à un groupe de
soutien mutuel dans l'association E.K.R., durant l'année
95-96, j'ai pu, 13 ans après sa naissance, dire à
mon fils : "Je t'aime". J'ai passé une
année avec lui comme un dernier au-revoir, dans le
bonheur d'être ensemble.
J'ai enfin pu, grâce à ce travail en profondeur
sur soi-même qu'engendrent ces groupes de soutien
mutuel, comprendre la signification de ce trop bref passage
de Bruno dans mes bras.
»