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Le confier à ladoption ?

Témoignage de Julie
: "Je pense à toi que je ne connais pas"
" Nouveau
!
Elle, 'C'est mon histoire', décembre
2006
Interview de Colette
Frère, auteur de "Sans toi" (Plon)
Le Figaro, mars 2002
"Adoption et accouchement sous
X"
Avantages, 2001
"Pressions familiales ou situations
précaires, 700 accouchent chaque année sous
X"
article extrait de DS n° 46, mars
2001, Yseult Williams
"Témoignage
de Julie : "Je pense à toi que je ne connais pas"
Elle, 18 décembre 2006
«
Julie a 35 ans. Elle est née le 8 avril 1971, dans
le quartier de la Croix-Rousse à Lyon, de père
et de mère inconnus. Elle a voulu, à la veille
de Noël, adresser un message à celle qui l'a mise
au monde. Pas pour la condamner, non. Pour lui dire merci...
C'était
il y a trois ans, un samedi soir, j'étais allée
au cinéma avec l'homme que j'aime.
On jouait « The Magdalene Sisters »,
de l'Ecossais Peter Mullon. Un film très émouvant,
l'histoire de jeunes femmes irlandaises qu'on enfermait dans
un couvent parce qu'elles avaient «fauté».
J'étais là, je voyais sur l'écran une
femme qui avait été violée et qui était
obligée d'abandonner son enfant. Et elle disait «A
Noël, je veux écrire à mon enfant !»
Et on lui répondait «Mais non, toi, tu n'es
plus rien pour cet enfant...» J'ai commencé
à pleurer. Tout doucement. Mon ami ne comprenait pas,
je ne lui avais jamais parlé de ce qui m'était
arrivé toute petite, je n'en parlais jamais à
personne. Quand on est sortis du cinéma, je continuais
à pleurer, il me consolait. Je lui ai mis les bras
autour du cou et je lui ai dit : «Je vais tout t'expliquer.»
Je suis née le
8 avril 1971, le jour de la Sainte-Julie. A Lyon, dans le
quartier de la Croix-Rousse. Et Julie, c'est le prénom
qu'on m'a donné ! Je ne sais rien des premières
semaines de ma vie, je n'ai aucune photo. Je ne sais rien
non plus de la personne qui m'a mise au monde puis m'a abandonnée,
m'a «confiée», comme je préfère
dire, je n'aime pas ce mot d'abandon... J'avais 3 mois quand
je suis arrivée chez mes parents adoptifs et ils m'ont
tout de suite fait baptiser. J'ai toujours su que j'étais
une enfant adoptée, mes parents me l'ont dit quand
j'avais 5 ans. J'en étais fière parce que, grâce
à ça, je n'étais pas tout à fait
comme les autres.
J'ai été élevée à Paris
puis à la campagne. Là, je me souviens que je
quittais l'école sur le porte-bagages du vélo
de la maîtresse. Je me souviens de cette maîtresse
si patiente et si vive qui organisait chez elle des goûters
avec projection de diapos. Je me souviens de plein de choses
comme ça, de roulades sur la pelouse, du hi-han de
l'âne dans le champ du voisin. Je me souviens du chat,
des chiens, des canards, des cochons d'Inde et des tortues
d'eau. Oui, j'ai le souvenir d'une enfance très heureuse,
entre mes parents et mon frère cadet, qui avait été
adopté lui aussi et qui n'en a jamais fait une maladie
non plus.
Ma mère chantait dans une chorale, il y avait toujours
de la musique à la maison. «Casse-Noisette »,
de Tchaïkovski. Ou... Joe Dassin. Ma grand-mère
jouait du piano. J'ai demandé à apprendre et
j'ai pris des cours pendant plusieurs années. Et puis,
un beau jour, à l'adolescence, j'ai arrêté.
Je le regrette aujourd'hui.
Je me souviens aussi que, un jour, mon père, qui était
bénévole dans une association caritative, m'a
emmenée voir une famille de gens très pauvres.
Ils vivaient dans une roulotte, on leur apportait des vêtements.
Je voyais qu'il y avait plus malheureux que nous. Je me disais
que je n'avais pas le droit de me plaindre de ma vie.

J'ai eu 15 ans, ma mère
est tombée malade. Une maladie du sang très
grave. Elle s'en est sortie grâce à une rage
de se battre hallucinante. Elle a tenu pour moi, pour
nous, et elle a été un exemple. Pendant ce temps,
mon père, qui avait changé de travail, était
parti travailler dans une autre région. Il passait
la semaine là-bas, seul, loin de nous, et il revenait
le week-end s'occuper de ma mère. Elle s'en est enfin
sortie. Et, moi, je suis fière aujourd'hui de pouvoir
dire que je lui ressemble. Je suis enthousiaste comme elle.
Fonceuse comme elle. Comme elle, parfois, je ne prends pas
assez de risques, mais, comme elle aussi, je suis fidèle.
Et fiable. En tout cas, je le crois. Un jour, j'avais 28 ans,
je me suis retrouvée à Lyon. J'ai voulu aller
voir l'endroit où mes parents étaient venus
me chercher, bébé. Le foyer avait été
transformé en résidence pour personnes âgées.
Je n'ai pas été triste, je n'ai pas pleuré.
J'ai appelé ma mère. Elle m'a demandé
«Tu es malheureuse ?» Je lui ai répondu
: «Non. Mais il fallait que je voie l'endroit. Maintenant,
j'ai vu.»
Chaque année, en
cette période de fêtes, je suis avec ma famille,
j'ai tout pour être heureuse. Et, justement parce
que j'ai tout pour être heureuse, je me dis la même
chose «II y a en ce moment quelqu'un, quelque part,
qui pense à moi : c'est la personne qui m'a mise au
monde.» Moi, j'ai 35 ans. Je suis attachée
de presse dans la région parisienne. Mais cette femme,
ma génitrice, qui est-elle ? Où vit-elle ? Peut-être,
aujourd'hui, est-elle seule, ou a-t-elle un mari et des enfants
? Peut-être, toute sa vie, a-t-elle regretté
de m'avoir laissée, en a-t-elle souffert ? Peut-être
pense-t-elle à moi chaque soir de Noël, ou à
chacun de mes anniversaires ? Peut-être se souvient-elle
de ce 8 avril 1971 où je suis née... ? Alors,
je voudrais lui dire, comme je le dis à toutes les
femmes qui sont amenées à faire ça, qu'il
ne faut pas, qu'il ne faut plus regretter, qu'il ne faut pas
être triste. Je veux dire à cette femme qu'elle
a réussi quelque chose de beau, qu'en me confiant à
ceux qui sont mes parents, elle m'a, en quelque sorte, «propulsée»
dans la vie. Oui, je voudrais lui dire merci à cette
femme !
A toi, chère inconnue, à toi ma génitrice,
je te dis merci, je te dis ce mot qui est l'un des plus beaux
de la langue française. C'est vrai, ton geste, je le
considère comme ma chance ! Que me serait-il arrivé
si tu ne m'avais pas confiée à ceux qui, depuis,
sont devenus mes parents et que j'aime tellement ? Toi que
je ne connais pas et que je ne connaîtrai peut-être
jamais, tu vois, je te tutoie, je me permets cette familiarité,
je te suis si reconnaissante de m'avoir permis d'avoir cette
enfance si heureuse. J'en suis sûre, cela a dû
être dur pour toi de laisser l'enfant que tu avais portée
neuf mois, cette enfant qui sortait de ton ventre. Tu as dû
tellement souffrir... Le remords, le regret, ce malheur que
tu as dû endurer ensuite, cette douleur, tout cela,
je n'aime pas que cela te pèse. Je voudrais t'en délivrer.
Ne m'en veux pas, toi, chère
inconnue, toi ma génitrice, mais je n'ai pas non plus
envie de te connaître ! J'ai
une vie et tu n'y as pas ta place. Même si je te rencontrais
aujourd'hui, je ne pourrais pas t'appeler « maman ».
Une mère, j'en ai déjà une, c'est celle
qui m'a élevée, celle qui se tient à
mes côtés depuis trente-cinq ans. Le soir, en
ce moment, quand je rentre, je retrouve l'homme que j'aime
et il me demande : «Mais pourquoi veux-tu écrire
ton histoire dans un journal ? Pourquoi fais-tu cette démarche
maintenant ? » Je ne
sais quoi lui répondre, je ne suis pas obsédée
par le mystère de mon origine.
Non, je ne veux pas te connaître,
toi ma génitrice, toi qu'on a peut-être forcée,
et forcée à m'abandonner, toi que, en aucune
façon, je ne me permettrais de condamner. Mais si,
par hasard, tu tombes sur ce numéro de ELLE, tu me
reconnaîtras et peut-être, ainsi, seras-tu rassurée
sur mon sort. Tu regretteras moins, ça atténuera
la peine que souvent, certainement, tu as ressentie en pensant
à moi. Non, je ne veux pas te connaître, mais
je veux te dire que je ne t'en veux pas.
Aujourd'hui, j'ai envie d'un enfant.
Et je fais tout, depuis quelques mois, pour en avoir un. Je
me sens prête maintenant et cela explique probablement
ma démarche. A travers toi, je veux m'adresser à
toutes ces femmes qui ne veulent pas garder l'enfant qu'elles
viennent de mettre au monde ou qu'elles vont mettre au monde.
J'ai eu la chance, moi, d'avoir des parents merveilleux, alors,
peut-être, ce message d'espoir que je lance à
tous vents permettra-t-il à ces femmes de se dire qu'il
n'y a pas que du négatif dans leur geste, de l'échec,
de la souffrance, du mal. Peut-être, en «confiant
» leur enfant, au contraire, font-elles son bien parce
que, alors, elles lui donnent une chance que, autrement, il
n'aurait pas. Une chance de s'en sortir. Une chance de vivre
une belle vie. »

"Interview
de Colette Frère, ancienne avocate belge, qui donne
la parole aux femmes ayant accouché sous X et livre
leurs portraits dans "Sans toi" (Plon)"
Le Figaro, 29 mars 2002
« -
Pourquoi étiez-vous intéressée par ces
parcours douloureux ?
J’ai toujours pensé que c’était
une grande chance de la vie de laisser un enfant derrière
soi. J’ai moi-même adopté un enfant. Par
souci d’équité, j’ai décidé
de faire une enquête et de partir à la rencontre
de ces femmes qui ont rarement la parole.
- Combien de témoignages
avez-vous recueillis ?
Au début une quinzaine, puis j’en ai sélectionné
huit. Je ne voulais pas faire de misérabilisme ; j’ai
exclu les personnes pauvres. Je voulais raconter des histoires
où chacun pouvait s’identifier et montrer que
cela pouvait arriver à n’importe qui.
Avec l’accouchement sous X, les femmes sont souvent
remises en cause par leur enfant, dans la mesure où
elles n’ont laissé aucune trace. C’est
aussi pour cette raison que je voulais leur donner la parole.
On ne peut pas forcer les mères qui ne se sentent pas
prêtes à revoir leur enfant, sinon cela crée
des blessures encore beaucoup plus profondes. C’est
valable aussi des deux côtés.
- Pourquoi ces femmes
ont-elles accepté de se confier ?
Pour certaines, cette confession était considérée
comme un acte politique, pour d’autres, cela tombait
à un moment important de leur vie. Elles m’ont
dit : tout est bien ainsi. Maintenant, les choses sont en
ordre.
- Eprouvent-elles un sentiment
de culpabilité ?
Certaines, oui, mais elles ne l’expriment pas vraiment.
Plusieurs ont parlé du pardon. Il y a une quête
spirituelle chez ces femmes. Mais c’est toujours un
sujet extrêmement difficile à aborder. Pour beaucoup,
cela reste top secret.
- Y a-t-il un message
commun à tous ces témoignages ?
Avec ce livre, je voulais montrer que toutes ces mères
ont aimé leur enfant, même celles qui se sont
fait violence à la naissance pour ne rien ressentir.
Tôt ou tard un événement fait resurgir
le passé, même si elles se sont efforcées
de tirer un trait. Le fait qu’elles soient amenées
à aimer cet enfant les ramène à la normalité.
Ce sont avant tout des mères.
- Estimez-vous que la mère adoptive
doit garder des liens avec la mère biologique ?
Chacune doit prendre sa place, dans la dignité et dans
le calme. C’est très difficile, une adoption.
On ne remplace jamais une mère naturelle. Mais l’enfant
a droit à une enfance comme les autres. J’estime
qu’il faut attendre que l’enfant mûrisse
avant de lui parler de sa vraie mère. »

"Adoption et accouchement
sous X"
Avantages, 2001, Patricia Delahaie
« Les
mères de lombre sont issues de tous les milieux
socioculturels. (
) Elles ont entre 13 et 45 ans, mais
en moyenne 24 ans. Les victimes de viol ou dinceste sont
rares. Presque toutes savent qui est le père mais son
désir de paternité nest pas assez solide
pour venir étayer leur propre volonté de devenir
maman. (
) Sur le plan psychiatrique enfin, elles ne présentent
pas de trouble particulier. Les mères de lombre
ressemblent au tout-venant des femmes enceintes. Les spécialistes
le disent : « Impossible de dresser un profil type, elles
sont inclassables. »
Presque toujours un déni de grossesse
Elles ont pourtant deux points communs. Le premier
est davoir « fermé les yeux » sur
leurs signes de grossesse. Elles nont pas compté
les jours sans règles, pas remarqué les nausées
du matin ou, comme Isabelle, « pas voulu sen occuper
». Cette jeune mère de famille termine sa grossesse
à Illythie , une association unique en France qui héberge
et accueille des femmes souhaitant « confier leur bébé
en vue dadoption. » Il a fallu que « le
papa insiste » pour quelle se décide enfin
à consulter un médecin. Verdict : six mois de
grossesse. Certaines femmes arrivent avec le ventre complètement
plat, dautres à huit mois en se plaignant davoir
« mal au ventre » sans identifier leurs premières
contractions . Plus curieux encore, leur père, leur
mère, leurs collègues ne se sont rendu compte
de rien. (
) Et si laveuglement ou lindifférence
de lentourage faisait déjà le lit de labandon
?
Des peurs surtout irrationnelles
Second point commun : ne pas savoir pourquoi
ce bébé ne peut pas rester dans leur vie. Souvent,
les histoires quelles racontent après coup ne
tiennent pas debout. Et, sur le moment, leurs arguments paraissent
inconsistants : « Je nai pas dargent »
(lEtat aide les mamans démunies), « je
dois terminer mes études » (difficile mais pas
impossible avec un bébé), (
), «
deux enfants, cest trop » (plus tard, la même
femme pourra en avoir trois ou quatre sans penser que «
cest trop »). Ces histoires sont troublantes et
difficiles à croire, mais ce sont des histoires dinconscient.
« Elles relèvent dun processus psychique
qui sappelle « le déni » et qui empêche
de tenir compte de la réalité », explique
Sophie Marinopoulos, psychologue et psychanalyste . Elles
ne « veulent pas savoir » quelles sont enceintes.
Peut-être pour rendre lIVG impossible et que leur
bébé vive, même si, ensuite, elles se
sentent incapables de lassumer.
Laetitia, qui a fondé lassociation
« Les mères de lombre », explique
bien limbroglio de causes obscures qui lont conduite
à laisser Mélodie-Mélanie-Marie (trois
prénoms qui commencent par M comme maman). En apprenant
sa grossesse, elle a été prise de panique. Certes,
elle navait pas dargent, pas de travail, et son
homme venait de la quitter (les raisons objectives). Mais
quantité de peurs et de fantasmes (les raisons inconscientes)
pesaient sur cet enfant (
).
« Certaines femmes qui abandonnent leur
bébé racontent des histoires terribles pleines
de séparations, dabandons, de deuils, de disparitions
et de ruptures sur plusieurs générations et
qui nont jamais été dites. Abandonner
lenfant est leur manière de rompre avec ces histoires
transgénérationnelles, cette filiation dramatiquement
vécue. Etant donné ce quelles ont reçu
et ce quelles veulent transmettre, elles se disent que
cet enfant ne peut pas rester dans leur histoire »,
observe Sophie Marinopoulos. Elles sont partagées,
tiraillées.
Quand elle a entendu Mélodie pleurer
dans son berceau, Laetitia na pas pu se lever pour la
prendre et la consoler : « Jétais déchirée
entre le besoin de la garder et lenvie de men
séparer
». Malgré sa souffrance
et sa culpabilité, Laetitia est devenue une femme équilibrée.
Désormais, elle pourrait accueillir sa petite fille.
Elle serait assez forte, sûre delle-même,
débarrassée de ses peurs, de ses fantômes.
Mais il y treize ans, cette maternité représentait
une angoisse insupportable, du moins sans aide. Et personne
ne lui en proposait. Cela dit, abandonner son enfant est une
chose. Le faire sous X en est une autre. (
)
Respecter la décision et accompagner
sans juger
(
) ces mères de naissance nont
jamais pu oublier leur enfant disparu. De leur côté,
des enfants X cherchent leur mère biologique. Non pas
quils renient leurs parents adoptifs, mais ils ont besoin
de savoir (et rien nest plus légitime) qui les
a mis au monde et pourquoi ils ont été abandonnés.
La collectivité tente aujourdhui de réparer
ce gâchis. La loi Mattéi de 1996 et la loi de
Ségolène Royal sur laccès aux origines
veulent faciliter louverture des dossiers, organiser
les retrouvailles , empêcher les irrégularités
et les disparités constatées entre établissements.
Parallèlement, des consultations, des lieux daccueil
et dhébergement commencent ou continuent de se
mettre en place à Nantes, à Paris (Association
Age-Moïse ), à Rennes
Leurs objectifs ?
Informer sur les différents niveaux de secret, par
exemple, et les accompagner pour quelles prennent leur
décision (quelle quelle soit) en connaissance
de cause. (
)
Nos mères de lombre ont-elles raison
de se cacher et davoir peur du regard collectif ? (
)
de plus en plus de voix sélèvent pour
les défendre. Elles affirment respecter leur choix
et leurs raisons. Elles disent toute la compassion quelles
éprouvent pour la solitude, la souffrance, la culpabilité
des mamans X. Or, ce soutien vient des seules personnes qui,
légitimement, pourraient les condamner : leurs enfants.
Quand Aude sest rendue pour la première fois
au Père Tranquille, le café parisien où
les X se réunissent tous les trois mois pour échanger
leurs expériences, elle a pensé se faire lyncher.
Et cest tout le contraire qui lui est arrivé.
Elle sest sentie comprise, reconnue, respectée
et
pardonnée. Puisse se propager cette belle
leçon dhumanité »

"Pressions familiales
ou situations précaires, 700 accouchent chaque année
sous X"
DS n° 46, mars 2001, Yseult Williams
«
Un pavillon en banlieue
parisienne auquel on accède en traversant un jardin
bien entretenu. Le calme verdoyant du lieu ne laisse guère
présager que derrière ces murs se joue sans
doute l'épisode le plus dramatique de la vie de cinq
femmes. Elles ont entre 13 et 44 ans, et dans quelque jours,
elles accoucheront sous X. Cet endroit est unique en France.
Il s'agit de l'association Illythie, un organisme financé
par le conseil général des Hauts de Seine qui
héberge, pendant les derniers mois de grossesse, des
femmes acculées à abandonner leur enfant. Prises
en charge par une assistante sociale, une psychologue et un
éducateur, elles se préparent entre culpabilité,
remords et questions lancinantes à cette cruelle séparation.
Dans le salon, au deuxième étage,
Clotilde, Nadège, Stéphanie et Nadia, installées
dans un canapé, regardent en silence une série
américaine. Il est cinq heures de l'après-midi.
Nora sert le thé sur la grande table de la salle à
manger. Elles sont toutes à quelques jours du terme.
La main posée sur son ventre, Nora respire à
fond pour calmer une légère contraction. Un
chignon relevé sur la nuque, elle se retire de la pièce.
Pour parler de son histoire, elle préfère s'isoler
dans sa chambre.
Assise sur le bord du lit, son gros ventre caché
sous un large pull, les mots se bousculent. Difficile de remettre
de l'ordre dans la série d'événements
qui l'ont obligée à quitter Amiens, enceinte
de 4 mois et demi, pour se réfugier ici : "J'y
croyais pas, mon ventre était plat. Ma mère
a hurlé quand elle a découvert mon état".
Pour Nora, c'est un tremblement de terre. Toute la famille
se préparait à célébrer son mariage
avec un Kabyle resté au pays, avec lequel cette jeune
fille de 18 ans s'était déjà unie civilement
trois mois auparavant. Nora et son mari attendaient la fête
religieuse avant de consommer
Pas moyen donc de le faire
passer pour le père de l'enfant.
C'est le déshonneur pour la famille
" C'est le déshonneur pour la famille,
c'est le déshonneur", assène-t-elle d'une
voix sourde. "Je n'ai pas d'autre solution que d'accoucher
sous X, pour qu'il ne sache jamais ce qui s'est passé."
Depuis qu'elle est ici, Nora joue la comédie dictée
par ses parents. Elle n'a rien dit à son futur époux,
à qui elle fait croire qu'elle est à Amiens
pour préparer un bac pro. "Je l'appelle trois
fois par semaine de mon portable, comme si de rien n'était.
C'est ça le pire. Le fait d'être obligée
de mentir. Parfois, je cauchemarde qu'il découvre la
vérité." Le regard perdu, elle ajoute dans
un souffle : "Non, le pire, c'est la séparation
d'avec mon fils. Je ne serai plus jamais la même après."
Malgré sa peur, Nora a choisi de ne pas laisser de
trace de son identité. Même si la loi Mattéi,
adoptée en 1996, encourage désormais les mères
qui ont ou qui vont accoucher, à le faire. Une mesure
qui donne une chance aux enfants de retrouver une trace de
leurs parents s'ils le souhaitent. Nora, elle, a choisi de
couper les ponts : "Je lui laisserai une lettre, pour
qu'il comprenne pourquoi j'ai fait ça, et puis aussi
un nounours et une photo de moi."
Les pensionnaires d'Illythie n'ont pas toutes
opté pour l'anonymat définitif. Elle savent
aussi qu'elles ont deux mois pour récupérer
leur bébé confié à l'Aide Sociale
à l'Enfance ou aux uvres privées. Passé
ce délai, il peut être adopté. Et là,
leur choix devient irréversible. "Nous travaillons
beaucoup sur toutes ces questions", explique Anne-Edith
Houel, la directrice de l'association. "Nous organisons
chaque vendredi des groupes de parole pour leur expliquer
leurs droits, le système de l'adoption
Notre
but est de les accompagner dans cet acte, sans les influencer.
Certaines d'ailleurs changent d'avis et décident de
garder leur enfant."
C'est le cas de Sophie, étudiante en
BTS de commerce et originaire de Nantes. Quand elle aura accouché,
elle ira s'installer dans un centre maternel près de
chez elle, où elle pourra vivre pendant quelques mois
avec son bébé. "J'ai pris ma décision.
Cette fois, c'est ferme et définitif. Je sais que ce
sera dur, mais la vie sans mon enfant, ce serait pire."
Elle a tout juste 20 ans. Sans logement, sans ressources,
elle n'envisageait pas d'autre solution que d'accoucher sous
X il y a encore un mois. Française d'origine africaine,
elle a été adoptée elle aussi. (
)
Un tiers des femmes reviennent
sur leur décision au cours de leur séjour à
Illythie
Floriane, une Algérienne
de 42 ans, préside l'antenne parisienne des Mères
de l'ombre. Ce dimanche de janvier, c'est elle qui est chargée
d'accueillir les adhérentes de cette association. La
réunion a lieu comme toujours au Père tranquille,
un café du Ier arrondissement. Installée à
une petite table, les cheveux noirs coupés courts,
un visage rond et chaleureux, elle semble sereine et s'illumine
quand elle évoque les retrouvailles avec son fils,
il y a deux ans : "C'était génial ! On
s'est vus cinq fois depuis. Il est beau, regardez !"
Elle sort une photo de son portefeuille. Impossible de s'y
méprendre, ce jeune homme de 20 ans lui ressemble.
Mêmes yeux pétillants, même forme de visage.
Son
histoire est celle de beaucoup de Maghrébines. Une
aventure avec un garçon à Alger, une grossesse
déshonorante pour la famille. Envoyée de force
à Marseille pour accoucher sous X et rapatriée
dans les jours suivant au pays. "Ma vie s'est brisée
ce jour-là. Je me suis promis de ne plus faire d'enfant
tant que je ne l'aurais pas retrouvé." Elle s'installe
en France et attend les 18 ans de son fils pour écrire
à la DDASS. Sans le savoir, son fils accomplit les
mêmes démarches de son côté. Les
retrouvailles auront lieu avec la bénédiction
des parents adoptifs.
Toutes les
femmes n'ont pas la même chance qu'elle. Laziza a connu
un parcours identique à celui de Floriane. (
)
Elle a quitté l'Algérie clandestinement, il
y a deux ans, pour s'installer à Paris et "être
plus près de mon fils." Elle contacte (
)
une uvre privée qui s'occupe de placer les enfants.
"Ils ont des renseignements sur mon fils, mais ils
refusent de m'aider à le retrouver. Tout ce que je
peux faire, c'est attendre qu'il fasse des démarches
de son côté." [NDLR : la loi a changé
depuis cet article, et favorise de possibles retrouvailles].
Laziza survit
en travaillant chez une dame âgée dans le VIème
arrondissement. "(
) je n'aurai rien envie
de construire tant que je ne l'aurai pas retrouvé",
ajoute-t-elle avec un calme résigné. Ses revendications
: "Pas grand chose, juste savoir s'il est en bonne santé,
s'il fait des études, comment il va
C'est tout.
Je sais que je n'ai aucun droit. Ce n'est pas moi qui me suis
levée la nuit quand il pleurait. C'est sa mère
adoptive."
Anouk, une
petite brunette, est encore à vif. Les joues mouillées,
elle raconte son inlassable combat pour que l'Aide sociale
à l'Enfance de N. accepte de lever le secret de son
identité. Une formalité nécessaire si
un jour sa fille décide de la rechercher. "J'ai
peur qu'elle soit déjà aller demander des renseignements
sur moi et qu'on lui ait balancé que je n'avais toujours
pas révélé mon identité."
Son cas illustre bien le flou de la levée du secret
instaurée par la loi Mattéi [NDLR : depuis,
la loi de S. Royal, adoptée en 2001, a fait évoluer
la situation positivement].
Lorsqu'elle
a accouché à l'hôpital de Neuilly en 1986,
Anouk a signé le procès-verbal d'abandon sans
laisser son nom. Il y a deux ans, elle décide de rechercher
sa fille - "parce qu'à force de voir des émissions
télé sur les enfants nés sous X, ça
m'a donné le courage de le faire." Elle se heurte
au refus de l'administration qui lui réclame une preuve
de sa maternité. Seul le dossier médical de
l'époque pourrait la tirer d'affaire. Après
des mois de négociations, elle vient de l'obtenir.
Dans deux jours, elle devrait donc pouvoir lever le secret
de son identité.
Rendez-vous
est pris le 23 janvier à 14 h devant le conseil général
de N. Anouk, qui habite le Loir et Cher, a conduit trois heures
non stop pour ne pas arriver en retard au rendez-vous. Il
pleut des cordes. "J'ai les jambes qui flageolent",
confie-t-elle les yeux remplis de larmes et les lèvres
tremblantes. C'est là, au troisième étage
d'une tour grise, qu'elle espère trouver un début
de solution. Martine doute encore. (
) assise dans la
salle d'attente, elle sort une enveloppe. Sa main tremble.
"Regardez, voilà ce que je mettrai dans mon dossier
pour ma fille si je peux lever le secret." Elle sort
une large feuille blanche sur laquelle est collée une
photo d'elle. En lettres majuscules, un immense "Pardon"
traverse la feuille. Une demi-heure plus tard, le service
de N. procède à la levée du secret. Sous
une pluie toujours battante, Anouk remonte dans sa voiture.
Elle sourit à travers ses larmes. Elle sait qu'en lançant
cette bouteille à la mer, elle peut désormais
s'autoriser à espérer
»
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